Les réassureurs soumis à des vents contraires

le 23/09/2010 L'AGEFI Hebdo

Malgré une solidité financière retrouvée, la baisse des tarifs et la hausse de la sinistralité devraient mettre sous pression la rentabilité du secteur.

A l’image de l’orage qui a balayé Monte-Carlo lors des traditionnels « Rendez-vous de Septembre », l’horizon s’assombrit pour les réassureurs. « Les fondamentaux de crédit vont s’affaiblir plus qu’ils ne s’amélioreront au cours des douze à dix-huit mois à venir », estime James Eck, vice-président chez Moody’s. Un constat partagé par les autres agences de notation qui anticipent une pression sur la rentabilité des acteurs en 2010, voire en 2011. « Les opportunités de croissance rentable sont actuellement limitées », annonce Standard & Poor’s (S&P). Le diagnostic a de quoi surprendre. Le secteur de la réassurance a en effet été l’un des plus résistants pendant la crise financière. En 2009, les compagnies ont affiché de hauts niveaux de rentabilité, grâce au redressement des marchés financiers et à une relative accalmie sur le front de la sinistralité et notamment des catastrophes naturelles. Résultat : les ratios combinés en réassurance dommages (sinistres et frais rapportés aux primes) se sont affichés largement en dessous de 100 %, et ce pour la quatrième année consécutive. Mieux, les acteurs ont réussi à récupérer l’intégralité de leurs fonds propres perdus : ceux-ci, après une érosion de 18 % en 2008, ont rebondi de 26 % pour les quarante premiers groupes mondiaux selon S&P, « avec un recours limité aux actionnaires ».

Surcapacité

Le secteur doit pourtant s’attendre à des lendemains difficiles. La faute à une abondance de capacités sur le marché, les compagnies étant dotées de fonds propres jugés excédentaires pour souscrire des risques. Une surcapacité alimentée également par le redémarrage du marché de la titrisation - les émissions d’obligations catastrophes (cat bonds) ont ainsi augmenté de 40 % au premier semestre 2010 par rapport à la même période de 2009 (lire l’entretien page 22) -, et par l’arrivée de nouveaux acteurs en Europe continentale, à l’instar des émanations du Lloyds que sont Amlin Catlin ou encore Novae Re. « Il y a donc plus d’offre que de demande, souligne Lotfi Elbarhdadi, directeur assurance chez S&P. Or, cette situation pousse les tarifs à la baisse, après avoir connu en moyenne une augmentation de 5 % en 2009. » Les renouvellements de traités depuis le début de l’exercice 2010 ont déjà mis en lumière cette tendance baissière. Selon Fitch Ratings, les prix ont ainsi reculé de 5 % à 10 % en moyenne pour la plupart des contrats de réassurance dommages lors des renouvellements de janvier 2010. Une tendance qui ne devrait pas s’inverser. « Certains grands courtiers spécialistes du secteur évoquent même des baisses de prix de 5 % à 10 % lors des renouvellements de janvier 2011 », avance Chris Waterman, managing director chez Fitch Ratings.

Pourtant, les réassureurs font preuve de sérénité. De fait, Munich Re estime pouvoir maintenir des prix stables sur son portefeuille. Scor se montre tout aussi optimisme. « En volumes, les renouvellements seront au moins stables, voire en légère hausse », anticipe Victor Peignet, directeur général de Scor Global P&C, la branche dommages du réassureur français. Seul Hannover Re fait entendre une voix discordante, anticipant une baisse de 2 % à 5 % de primes. Or, cette tension sur les prix pourrait fragiliser les équilibres techniques des réassureurs. « Dans un contexte de hausse de la sinistralité, cette situation pèse sur les marges techniques et, donc, sur la rentabilité des acteurs », précise Lotfi Elbarhdadi. Des marges qui, selon James Eck, devraient être « sous pression croissante en 2011 ». Car les compagnies n’ont pas été épargnées par la recrudescence des catastrophes naturelles depuis le début de l’année (séismes en Haïti et au Chili, tempête Xynthia en France, inondations en Europe de l’Est). Selon les données compilées par Munich Re, ces sinitres ont ainsi coûté 22 milliards de dollars (17,2 milliards d’euros) à l’ensemble du secteur de l’assurance. « Plus de 50 % des budgets consacrés aux catastrophes naturelles ont été consommés sur les six premiers mois de l’année, remarque Lotfi Elarhdadi. Cela peut donc être un sujet d’inquiétude. »

Une préoccupation d’autant plus justifiée que les excédents de réserves - constituées lors des exercices précédents quand le marché connaissait une hausse de prix, elles ont permis aux acteurs d’afficher de bons niveaux de rentabilité - tendent aujourd’hui à fondre comme neige au soleil. « Dans le contexte actuel de baisse de prix, les acteurs ont moins de marge de manœuvre pour constituer ces réserves qui, in fine, ne vont plus suffire pour soutenir la rentabilité technique », estime Lotfi Elbarhdadi.

De même, l’environnement de taux d’intérêt bas réduit les rendements de leurs placements financiers, ces revenus financiers n’étant donc plus à même de compenser la faiblesse des résultats techniques. « La faiblesse des taux d’intérêt signifie que les réassureurs n’ont pas la possibilité de compenser une souscription morose », reconnaît d’ailleurs Ulrich Wallin, président du directoire d’Hannover Re. Dans un tel contexte, les ténors du secteur entendent privilégier la rentabilité au détriment de la croissance de leurs chiffres d’affaires. « La discipline de souscription est un enjeu crucial pour la rentabilité future du secteur, juge d’ailleurs Chris Waterman. Les acteurs vont surtout essayer de préserver leurs parts de marché. » De fait, les réassureurs ne cachent pas être prêts à refuser des affaires ou à sortir de certaines branches d’activités si les tarifs sont inappropriés. « Il est hors de question d’avoir de la croissance sans rentabilité », a ainsi déclaré Torsten Jeworrek, membre du conseil d’administration de Munich Re. La tonalité est la même chez ses confrères. « Dans la situation actuelle de marché, la discipline en matière de souscription est la condition sine qua non, confirme Ulrich Wallin. Il est désormais difficile de souscrire des affaires qui ne sont pas rentables. » Désormais, l’heure n’est donc plus à la croissance à tout prix. « Au lieu de se concentrer sur la croissance des primes, les acteurs vont désormais se focaliser sur leurs objectifs de rendements de leurs fonds propres », précise James Eck.

Gestion rigoureuse

Discipline et rentabilité constituent d’ailleurs les maîtres mots du nouveau plan stratégique 2010-2013 de Scor, baptisé « Strong Momentum ». Outre l’ambition d’accroître son chiffre d’affaires de 9 % par an d’ici à 2013 (soit près de 8,4 milliards d’euros), la compagnie vise surtout un rendement des fonds propres de 10 % au-dessus du taux sans risque. Pour y parvenir, priorité est donnée à l’amélioration de ses résultats techniques. Le réassureur vise ainsi un ratio combiné en dommages de 95 % à 96 % (contre 97,5 % au cours des trois années écoulées) et veut améliorer sa marge opérationnelle à 7,5 % (contre 6 %). « Cela passe par une meilleure discipline et une gestion rigoureuse du capital », a indiqué Denis Kessler, PDG de Scor.

Les meilleurs tireront ainsi leur épingle du jeu. Propriétaire de Berskshire Hathaway et de General Re, Warren Buffett table sur une évolution à la hausse des marges du secteur, notamment en raison de l’entrée en vigueur de la directive Solvabilité II qui devrait accroître la demande de réassurance. Le milliardaire américain a fait monter sa participation dans Munich Re à 8 % au printemps dernier alors qu’il avait pris, via Berkshire Hathaway, 3 % du capital de Swiss Re début 2008, dans lequel il a injecté 3 milliards de francs suisses, début 2009, pour repartir sur de bonnes bases.

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