Paiement mobile Une greffe difficile

le 26/11/2009 L'AGEFI Hebdo

Les consommateurs le désirent. Les technologies sont prêtes. Pourtant, les banques françaises restent sur la réserve.

Régler ses achats en une seconde avec son téléphone placé devant le terminal, c’est le paiement mobile. Une option débattue à Paris Nord-Villepinte, au salon « Cartes »*, où se dessine « l’avenir et les grandes tendances des technologies ». L’avenir, non le présent. Il suffit d’observer l’univers des paiements en France pour s’en convaincre. Le seul groupe bancaire à s’être « donné les moyens d’exploiter pleinement les synergies entre la téléphonie mobile, la gestion des paiements et la bancassurance », ainsi qu’il le rappelait fin 2008, est Crédit Mutuel-CIC. En mai, le mutualiste de Strasbourg a pris le contrôle de l’opérateur virtuel NRJ Mobile, parce que « la téléphonie mobile sera l’un des supports de l’offre bancaire de demain ». Il dispose ainsi de deux offres de forfaits téléphoniques : « NRJ Mobile » ciblant les 18-25 ans, et « C le mobile » destinée à un plus large public et diffusée exclusivement dans ses agences. De quoi dynamiser ses services bancaires mobiles. Toutefois, ses représentants n’ont pas souhaité accorder d’entretien à L’Agefi Hebdo pour évoquer cette perspective. Utiliser le mobile comme nouveau canal s’intégrerait bien dans la logique bancaire. L’essentiel des contacts entre le client et sa banque ne passent déjà plus par l’agence. Dans le cas de Crédit Mutuel-CIC, 88,5 % s’établissent à distance, par machine.

Précommercialisation début 2010

Selon nos informations, BNP Paribas pourrait annoncer d’ici à la fin de l’année la commercialisation de forfaits téléphoniques à sa marque donnant accès à la fois à une offre de mobiles et à des services bancaires (L’Agefi Edition de 7 heures du 29 octobre). Un choix stratégique que le groupe ne veut pas commenter, mais qui traduirait une même volonté de ne pas être mis à l’écart d’un mouvement inexorable. Alors que la première expérience de paiement à la caisse d’un magasin avec un portable a été lancée en 2005 par les Galeries Lafayette, la carte privative Cofinoga et France Télécom Orange, les banques poursuivent leurs propres tests. « BNP Paribas a été à l’initiative de ‘Payez Mobile’, avec Crédit Mutuel, rappelle Gilbert Arira, responsable monétique du groupe de la rue d’Antin. Le système fonctionne. D’ailleurs, l’ensemble des banques ayant rejoint le mouvement, un nouveau test sera réalisé à Nice au premier trimestre prochain. » Les initiatives se sont en effet structurées il y a un an avec la création du Forum des services mobiles sans contact, et en son sein de l’Association Européenne Payez Mobile (AEPM, voir le tableau ci-dessus).

« Les banques cherchent des relais de croissance, souligne Samshad Rasulam du cabinet Xerfi. Dès lors que la technologie existe, aucune n’hésiterait à pousser une innovation produit à condition que le potentiel de marché soit réel. Crédit Mutuel-CIC a initié un mouvement, mais n’a pas été suivi par les autres établissements. En fait, le marché n’est pas prêt. » On peut s’en étonner : plus de 90 % des clients impliqués dans les premiers tests bancaires de Caen et Strasbourg ont trouvé le paiement mobile rapide et simple à utiliser, 94 % se sont dit prêts à le recommander à leurs proches et près de 60 % étaient disposés à y souscrire dès que le service serait disponible. L’expérience de Nice devrait d’ailleurs constituer une phase de précommercialisation. Les banques françaises sont poussées par les événements. Les progrès technologiques et la constitution du Sepa, cet espace unique en euros qui a pour conséquence de dissocier le compte de dépôts des instruments de paiement et ainsi d’ouvrir une brèche aux nouveaux entrants (L’Agefi Hebdo du 5 novembre 2009), remettent en cause un système jusque-là verrouillé par le Groupement Carte Bancaire. Créé en 1984, « CB » a organisé l’interbancarité : le cœur de la relation entre le porteur de la carte, le commerçant, la banque du porteur (émetteur) et celle du commerçant (acquéreur). Toutefois, le changement de modèle, induit par le passage de la carte au mobile, dépasse nos frontières.

Les acteurs traditionnels s’adaptent en poussant leurs propres supports plutôt que de se voir imposer celui du téléphone. En France comme ailleurs, ils misent sur les cartes sans contact, d’ailleurs facilitées par la migration vers la norme EMV (standard international de carte à puce Europay Mastercard Visa). MasterCard Europe a ainsi annoncé le 17 novembre qu’il testerait sa solution « PayPass » au premier trimestre 2010, avec La Banque Postale et la RATP. C’est en 2005 à Taïwan qu’il avait lancé la première carte EMV de ce type pour le règlement de trajets en bus et ferries ainsi que d’achats en magasins. En France, BNP Paribas a pour sa part débuté, le 11 septembre, un test dans les villes de Caen et Strasbourg : 1.000 de ses clients et collaborateurs peuvent régler leurs achats d’un montant inférieur ou égal à 20 euros en présentant leur carte Bleue Visa « payWave » devant les terminaux ad hoc dont sont équipés 400 commerçants. Au-delà de ce montant, insertion du rectangle de plastique et saisie du code confidentiel restent de rigueur. « A partir du premier trimestre 2010, les cartes émises par BNP Paribas seront à la fois ‘à contact’ et sans contact, indique Gilbert Arira. Sous trois à quatre ans, toutes nos cartes auront ce double usage. Nous pensons que ces cartes pourront nous permettre, à terme, d’augmenter nos flux de 20 % à 30 %. » Si 100 millions de cartes avec ce double usage sont déjà en circulation dans le monde, il devient de plus en plus évident que l’avenir du sans contact réside dans le téléphone.

De la poule et de l’œuf

« Au début des expérimentations, BNP Paribas envisageait de passer directement de la carte bancaire traditionnelle au paiement mobile, mais les appareils téléphoniques adéquats ne sont pas là », affirme Gilbert Arira. La question du déploiement de l’offre se pose un peu comme celle de la poule et de l’œuf… D’un côté, il faut un nombre suffisant de portables offrant une fonction de paiement, de l’autre un vaste réseau d’acceptation, dans les commerces et au-delà (transports, kiosques, etc.). La situation est la même dans toute l’Europe. Alors qu’elle a lancé un nouveau projet de paiement mobile à Helsinki avec le réseau finlandais Luottokunta, l’association Visa Europe (lire l’entretien), détenue par 4.600 banques, a déjà participé à « un essai de grande envergure » au Royaume-Uni avec notamment Transport for London et Barclaycard ; à un programme espagnol pour lequel « un petit groupe de salariés de BBVA a été sélectionné » et à un pilote suisse, par carte et par téléphone mobile, qui s’ajoutent aux expériences françaises, turques et italiennes. Cela va-t-il déboucher sur une offre ? « Sur le plan technique, son introduction serait réalisable très prochainement, estime Credit Suisse. Certaines conditions doivent toutefois encore être satisfaites avant une exploitation commerciale, dont les possibilités restent à l’étude. Des facteurs essentiels font encore défaut. »

Parmi ces facteurs, la densité du réseau d’acceptation est essentielle. En France, elle se développe notamment au gré des tests régionaux. « Celui-ci n’est pas un problème puisque nous le développons pour notre gamme de cartes sans contact », tranche le responsable monétique de BNP Paribas. De fait, les terminaux « sans contact » ne diffèrent pas selon le support de paiement. Quant à l’équipement des consommateurs, il est déjà assuré d’une technologie qui s’est imposée comme un standard international : la NFC (« Near Field Communication ») et doit mener à la commercialisation de combinés compatibles dès la fin de cette année. Les fabricants tels que Nokia, Samsung ou Sony-Ericsson, ainsi que les spécialistes des composants de cartes à puce et ceux de la technologie NFC sont prêts. Que faut-il encore attendre ?

Un écosystème à stabiliser

« Lorsque nous approcherons d’un seuil d’au moins 20 % de clients équipés d’appareils avec la technologie NFC, alors nous pousserons le paiement mobile, soutient Gilbert Arira. Ce que je crois, c’est que les fabricants de téléphones n’ont pas lancé la production faute de commandes des opérateurs. » Les opérateurs, maillons faibles du système attendu ? Du moins sont-ils impliqués, autant que les banques, dans un nouvel « écosystème » dont la stratégie n’a pas encore été définie. Ensemble, ils doivent s’entendre sur deux volets : technique et financier. « Le partage des revenus ne se pose pas différemment dans le paiement mobile qu’entre producteurs et distributeurs d’autres produits financiers ou non financiers », assure Samshad Rasulam. Les négociations entre opérateurs et banques sur le partage de la valeur évoluent en fait selon la volonté de chacun d’innover. « Pour fournir une fonction de paiement sur le mobile de ses clients, la banque doit ‘louer’ un espace sur la carte SIM. Les moyens de paiement étant peu chers en France, il faut trouver le bon prix », souligne le spécialiste de BNP Paribas.

Loger la fonction de paiement sur la carte SIM de l’opérateur du réseau est une option liée aux spécifications fonctionnelles et techniques. A cet égard, l’AEPM a été la première, en mai, à publier ses conclusions, en accord avec Visa et MasterCard. Elle les a enrichies en septembre. Mais une autre association, Mobey Forum, dont les membres bancaires s’appellent Credit Suisse, Deutsche Bank, HSBC, Santander ou UBS, a aussi publié les siennes, avec l’appui du NFC Forum, le 31 août. Chacune veut imposer son modèle comme le standard international qui pérennisera la chaîne de valeur.

L’AEPM ayant opté pour la carte SIM comme support unique, les spécialistes estiment qu’elle établit ainsi l’opérateur comme un interlocuteur obligé, puisqu’il contrôle l’accès à l’application. Mais les uns ont besoin des autres. Les opérateurs trouvent avec ce service additionnel de quoi s’assurer des revenus supplémentaires et apporter de la valeur ajoutée au consommateur. Toutefois, ils n’ont pas l’expertise nécessaire pour assurer les transactions mondiales et n’ont pas davantage établi de relations avec les commerçants comme les acteurs des systèmes en place. Les banques ont pour leur part intérêt à conserver leurs prérogatives : contrôler la relation avec le client et s’assurer que le support lui est fourni de la même manière que sont distribuées ses cartes. Elles trouveront ainsi avec le support mobile l’occasion d’augmenter les flux en les élargissant aux petites sommes, mais aussi de fidéliser leurs clients avec de nouveaux services.

En attendant que la situation se débloque sur les marchés matures, elle progresse sur d’autres. En Turquie, « TEB (filiale de BNP Paribas, NDLR) a développé une offre de services bancaires sur mobiles, comme elle existe sur internet. Par ailleurs, elle distribue des cartes téléphoniques prépayées, explique Gilbert Arira. Le groupe expérimente également le paiement de factures du type gaz-électricité par téléphone ou à certains automates. Toutefois, le paiement sur mobile ne s’est pas généralisé comme au Japon. » En Corée, en Malaisie ou en Egypte, la situation est encore différente (lire l’encadré), mais il est évident que le paiement mobile va se généraliser : près de 4 milliards de personnes dans le monde ont un portable et la France compte 58 millions d’abonnés.

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