Les assureurs européens avancent avec doigté en Asie

le 25/03/2010 L'AGEFI Hebdo

Le rachat d’AIA par Prudential ne devrait pas les inciter à se lancer dans une course à la taille.

Tidjane Thiam n’aura pas perdu de temps. Cinq mois après son arrivée, le nouveau directeur général de Prudential est en passe de réussir un très joli coup : s’emparer d’AIA, la filiale asiatique d’assurance vie de l’américain AIG, pour 35,5 milliards de dollars (26 milliards d’euros). Reste maintenant à convaincre les actionnaires de participer à l’augmentation de capital de 20 milliards de dollars, indispensable pour mener à bien cette opération. Présente de longue date en Asie, la compagnie britannique se propulserait au rang de premier assureur vie dans la zone Asie-Pacifique. Cette opération lui permet surtout de creuser un peu plus l’écart avec ses rivaux européens, tels Allianz, Aviva, Axa ou Generali qui n’ont jamais caché leurs ambitions dans la région. Va-t-elle pour autant les inciter à se lancer dans une course effrénée aux acquisitions en Asie ?

Rares sont les observateurs à croire à un tel scénario. « Je ne pense pas que cette transaction va décider les autres compagnies à se lancer dans de méga-opérations », avance un analyste parisien. Au cours des dernières années, les assureurs européens ont déjà pris de belles positions dans les principaux marchés asiatiques (Chine, Inde, Thaïlande, Indonésie), via des coentreprises, des accords de distribution ou des acquisitions très ciblées et de taille moyenne. A court terme, ils n’annoncent pas de revirement. « Cela ne change rien ni à notre stratégie ni à notre intérêt pour l’Asie », indique Axa, rappelant être engagé dans le rachat des activités asiatiques de sa filiale Axa Asia-Pacific Holdings (Axa APH). Le discours est à l’avenant chez Allianz et Aviva. L’assureur britannique, qui donne la priorité à l’Europe (lire l’entretien), n’entend ainsi pas modifier sa stratégie de développement en Extrême-Orient, largement construite sur la croissance organique. « Cette transaction ne devrait pas changer l’approche plutôt prudente des assureurs européens dans le cadre de leur développement dans la région, confirme Serge Callet, responsable assurance monde chez Accenture. Je ne pense pas que les assureurs adoptent une stratégie d’acquisition à l’échelle de la région, mais qu’ils exploreront plutôt des stratégies de croissance externe pays par pays. »

Des prix d’acquisitions élevés

Malgré cette approche sélective, la partie est loin d’être gagnée. « Il n’est pas simple de trouver des cibles appropriées susceptibles de dégager d’intéressantes synergies, d’autant qu’il y a peu d’actifs en vente, souligne Jeffrey Liew, analyste assurance chez Fitch Ratings. En outre, les prix d’acquisitions sont plutôt élevés dans la région. » Une tendance à la hausse des prix qui pourraient s’accentuer en raison de l’émergence de puissants acteurs locaux, tels le chinois Ping An ou les japonais Daï-Ichi et Mitsui Sumitomo Insurance, qui ont également le regard tourné vers l’Asie du Sud-Est. « Nous allons assister à une bataille dans la région, reconnaît Serge Callet. Mais la compétition pour des acquisitions va désormais se faire entre assureurs européens et assureurs asiatiques. »

Dès lors, il n’est pas dit que les assureurs européens souhaitent jouer la surenchère. D’autant qu’avec la perspective de la directive Solvabilité II, les compagnies vont avoir une gestion beaucoup plus prudente de leurs fonds propres. « Axa est pour le moment bloqué dans le dossier Axa APH. En outre, sa flexibilité financière est limitée, observe Jean d’Herbécourt, analyste assurance chez CA Cheuvreux. Je ne vois pas le groupe réaliser une nouvelle transaction significative, sauf à faire une augmentation de capital, qui serait difficile à vendre au marché. En revanche, des groupes comme Allianz ou Aviva, qui disposent de liquidités, peuvent faire des choses intéressantes en Asie, dans une démarche opportuniste. » De fait, Aviva vient d’acquérir 60 % de la compagnie Asuranti Winterthur Life, troisième assureur santé en Indonésie. De même, Axa n’exclut pas de petites opérations dans la région. « Toute cible de fusion-acquisition sera étudiée avec soin », a déclaré Keith Perkins, responsable des opérations chez Axa APH. Des opérations qui doivent permettre au groupe de renforcer ses positions ou d’entrer sur de nouveaux marchés.

Dans un tel contexte, les ténors européens entendent donc donner la priorité à la croissance organique : développement de leur portefeuille, conquête de nouveaux clients, amélioration de leur modèle opérationnel, investissement dans les forces de vente et les réseaux de distribution. Au regard du faible taux d’équipement en assurance des populations asiatiques, le potentiel de croissance est indéniable pour les acteurs étrangers, même si ces pays génèrent toujours des revenus relativement modeste. « En Chine, la plupart des grandes maisons perdent encore de l’argent », souligne d’ailleurs Hervé Juvin, président d’Eurogroup Institute. Se développer par croissance organique est donc un travail de longue haleine. « C’est une option lente et qui peut s’avérer risquée, juge Serge Callet. Même dans le cadre d’une coentreprise, il faut encore que les partenaires s’entendent et réussissent à capter le marché, ce qui n’est pas simple quand les talents sont convoités. » Les assureurs européens devront donc redoubler d’efforts pour combler leur retard sur le nouveau géant Prudential.

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