Le tournant des « Panama papers »

le 14/04/2016 L'AGEFI Hebdo

La Commission européenne a placé en 2015 le Panama sur sa liste des paradis fiscaux.
(Photo DR.)

Aucun régime ne résisterait à deux mois de vérité ! » : l’exclamation de Céline, alors jeune écrivain, rendant hommage à Zola en 1933, vaut pour tous les pouvoirs, politiques ou financiers. C’est bien un défi mortel d’un genre nouveau que lancent les « Panama papers » avec leur avalanche de révélations, ce déluge de faits mais déversés pêle-mêle sur le public, sans intermédiaire. En exposant sans détour les arrière-cuisines du commerce de l’argent, l’épreuve imposée jour après jour à ceux qui y jouent un rôle peut s’avérer fatale. Les autocrates impliqués l’ont compris, qui ont instantanément interdit tout débat sur le sujet au risque d’attiser l’aspiration à la transparence de leurs concitoyens. Pour les autres, politiciens et grandes fortunes mêlés, tout arrangement avec la vérité se paie comptant au tribunal de l’opinion. Celui-ci ne sera clément pour personne, notamment pas les banques.


Philippe Mudry,
Directeur des rédactions de l'Agefi

Ce nouveau danger, en un temps où le risque judiciaire n’a jamais tant pesé sur elles, est redoutable. Comme le montre le cas français, la tentation d’en refaire des boucs émissaires s’annonce irrésistible. Enquêtes, injonctions, vérifications en tous genres – même de la part de régulateurs déjà très au fait de leurs discrètes pratiques – vont à nouveau pleuvoir, et les sanctions aussi le cas échéant, en cas de manquements ou pis, de flagrant délit de dérobades à des engagements antérieurs. Elles pourront s’efforcer de limiter les dégâts en dénonçant les amalgames abusifs et en relevant, comme la Société Générale, que le secret propre aux structures offshore ne signifie pas de facto une volonté de tromper le fisc, enfin qu’un grand ménage a été fait ces dernières années. Et les « Panama papers » prouvent en effet un net déclin des paradis fiscaux depuis 2008 dans la finance régulée. Les leçons de la vague de régulation ont été tirées par les intermédiaires qui ont fermé bien plus de structures qu’ils n’en ont créé. Malgré cela, il est clair que pour eux, le coût de cet épisode médiatique exceptionnel sera élevé et ses suites cruciales.

Car cette vague de révélations en appelle d’autres. Le rôle consacré des lanceurs d’alerte laisse prévoir de nouveaux scandales – à quand les « Virgin Islands papers » ? – au détriment d’acteurs jusqu’ici épargnés. Quant au mouvement international de transparence touchant les centres offshore et la fiscalité des grands groupes, il va s’accélérer pour s’affirmer comme une révolution majeure du XXIe siècle. Pour preuve, l’initiative prise dès ce week-end par Bruxelles, qui ne devrait pas hésiter à faire pression sur Washington pour l’obliger à sortir de son ambiguïté sur le sujet. L’industrie financière doit l’anticiper en clarifiant sans délai sa communication en la matière. Jouer le jeu est dans son intérêt. Le prix du flagrant délit de mensonge, fût-il par omission, s’annonce vertigineux pour ceux qui persisteront à considérer la transparence comme une naïveté mortelle dans la vie des affaires.

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