Royaume-Uni, un bilan financier mitigé

le 24/04/2014 L'AGEFI Hebdo

Un an avant les élections générales de 2015, la réforme bancaire et financière de l’ère Cameron reste à valider.

 Royaume-Uni, un bilan financier mitigé
(Bloomberg)

Partagé entre la volonté de satisfaire un électorat en colère contre les banquiers et le désir de préserver la Place londonienne sur l’échiquier mondial, le gouvernement de David Cameron aura mené jusqu’à présent une vraie politique d’équilibriste. La situation n’était certes pas idéale : en arrivant au pouvoir en mai 2010, le gouvernement conservateur héritait de la gestion de RBS et de Lloyds Banking Group (LBG), deux banques partiellement nationalisées au plus fort de la crise financière. « Si l’argent du contribuable a bien été utilisé, le gouvernement n’a, en revanche, pas saisi le pouvoir d’influence qui s’accompagne dans toute nationalisation et qui aurait dû se traduire par des poursuites de l’ancienne direction et une approche plus activiste », explique un avocat de la City. En 2014, la reprivatisation de ces établissements n’est toujours pas actée. Si la sortie de l’Etat de LBG pourrait intervenir avant les élections générales de 2015, la date de la reprivatisation de RBS, encore en perte de plus de 8 milliards de livres (près de 9,6 milliards d’euros) en 2013, n’est pas clarifiée.

Encadrement durci

Le ton à l’égard des banques a cependant changé : très présent au début de l’ère Cameron, le bank bashing a laissé place aujourd’hui à un apaisement des relations. Le taux de la taxe bancaire (bank levy) n’a pas été relevé lors du dernier budget, présenté le 19 mars. Une première depuis l’introduction de ce mécanisme il y a quatre ans. A la place, le chancelier de l’Echiquier, George Osborne, a lancé une consultation sur la réforme de ce mécanisme, en proposant différentes catégories de taxes en fonction de la taille des établissements financiers. « Nous démarrons aujourd’hui une nouvelle phase au cours de laquelle les banques britanniques se reconstruisent sur des bases plus saines », observe Jonathan Lewis, associé auprès du cabinet d’avocats Clifford Chance.

Un bouleversement de l’environnement réglementaire a accompagné la mutation forcée de ces banques. En place depuis le 1er avril 2013, la FCA (Financial Conduct Authority), le régulateur britannique chargé de la protection du consommateur et de la compétition dans les services financiers, et la PRA (Prudential Regulatory Authority), l’autorité de la supervision prudentielle, ont d’ores et déjà fait la preuve du durcissement de leur approche. Parallèlement au lancement de multiples études destinées à s’assurer de bonnes conditions de marché, la FCA a imposé des amendes à hauteur de 474 millions de livres, comparé à 312 millions de livres en 2012, des pénalités essentiellement liées au scandale du Libor et à celui de la « Baleine de Londres » (JPMorgan). « L’approche plus interventionniste [forward-looking, NDLR] de la FCA est intéressante et traduit la volonté de se différencier de son prédécesseur, la FSA, largement critiquée en raison de sa trop grande proximité avec les acteurs de marché et son manque d’actions incisives », observe Frédérick Lacroix, associé auprès de Clifford Chance. Preuve du retournement du secteur, la PRA a lancé récemment une proposition destinée à récupérer les bonus (clawback) jusqu’à six ans après leur versement, de façon à éviter la reproduction des scandales de ventes abusives d’assurances emprunteurs (qui ont coûté plus de 12 milliards de livres de compensation aux clients lésés) ou de manipulations de taux.

Couacs

Créé en remplacement de la structure tripartite héritée du gouvernement de Gordon Brown, le tandem FCA-PRA est sur la sellette. On a reproché à la FCA sa mauvaise gestion du dossier de la banque mutualiste déchue Co-operative Bank ou, plus récemment, son incapacité à endiguer la dégringolade boursière des assureurs-vie britanniques, à la suite d’une information de presse faisant état d’une étude approfondie sur les polices d’assurance vendues entre 1970 et 2000, et fermées aux nouveaux assurés. La PRA a également été rattrapée par un scandale antérieur à son existence : soupçonné d’être impliqué dans le scandale des taux de change, l’un de ses employés a été suspendu et une enquête a été diligentée. 

Ces couacs, qui ne remettent pas en question la pertinence du modèle bicéphale, interviennent à un mauvais moment pour ce tandem chargé de mettre en place les mesures contenues dans la réforme bancaire britannique inspirée du rapport Vickers, pierre angulaire de la politique du gouvernement Cameron. Pilier de la réforme, l’appréciation du concept de ringfencing (« cloisonnement »), dont la mise en place n’est pas attendue avant 2019, reste à l’heure actuelle purement théorique : « En isolant les activités de dépôt des opérations de banques d’investissement, le Royaume-Uni a sans doute eu une approche beaucoup plus pragmatique que le reste de l’Europe et plus cohérente avec l’environnement réglementaire qui se dessine », estime Frédérick Lacroix. Les banques britanniques n’en seraient pourtant qu’au début de leurs peines : « A l’heure actuelle, nos clients sont embarqués dans un véritable voyage destiné à connaître les attentes du régulateur, explique Clifford Smout, associé auprès de Deloitte et spécialisé dans les questions réglementaires. A côté de grandes questions stratégiques, nos clients s’interrogent sur des dossiers beaucoup plus sensibles autour de la structuration des différentes opérations sans oublier les questions de conduite. »

Concentration

Du côté de la gouvernance d’entreprise, les interrogations vont en effet bon train sur les contours que prendra le fameux senior persons regime destiné à durcir la supervision des individus, qui pourront être poursuivis pénalement. Inscrit dans la réforme, le surcroît de compétition dans le secteur bancaire ne serait pas non plus pour l’immédiat : RBS est parvenue à reporter jusqu’à 2016 la vente de ses 318 agences William & Glyn, exigée en retour de l’aide de 45 milliards de livres reçue au plus fort de la crise financière. Plus généralement, l’abaissement des barrières d’entrée pour les nouveaux acteurs et la possibilité donnée aux clients de changer de comptes courants en sept jours n’ont pas modifié la forme du secteur, dont 80 % reste encore concentré entre les mains des cinq plus gros acteurs : « L’inertie des consommateurs reste à ce jour le principal obstacle à l’émergence d’une compétition qui fera la

différence », explique Daoud Fakhri, analyste auprès du cabinet d’études Datamonitor.

Défense de la City

En marge de la refonte du système bancaire et réglementaire domestique, le gouvernement Cameron a également joué à fond la carte de la défense des intérêts de la City sur le plan international. Pas toujours avec les résultats escomptés : soutenu lorsqu’il porte les dossiers épineux devant la Cour de justice de l’Union européenne, à l’image du plafonnement des bonus, le gouvernement décide d’organiser un référendum sur une éventuelle sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne. « Or aucun établissement financier n’a envie de se couper du marché unique ! », souligne un avocat.

Mais les années Cameron restent empreintes de pragmatisme : afin de réduire sa dépendance à l’égard de l’UE, Londres a multiplié les relais de croissance : active dans le domaine de la finance islamique, la capitale s’impose aussi de plus en plus comme hub international du trading offshore du renminbi (lire aussi page 14). Auteur de différentes études à ce sujet, Raymond Sabbah, associé auprès du cabinet Bourse Consult, estime ainsi que les transactions en Forex à Londres ont d’ores et déjà dépassé celles de Hong Kong : « Londres accorde aujourd’hui une grosse importance au renminbi parce qu’il s’agit de l’un des mouvements les plus significatifs dans la finance et, en tant que place financière mondiale, elle a tout intérêt à y participer, explique l’expert. Mais elle le fait de manière pragmatique, en se concentrant sur la mise en place de solutions destinées à faciliter les échanges plutôt que d’opérer à travers des initiatives de grande envergure, comme c’est le cas dans d’autres pays européens. »

Les efforts notables de transformation du secteur n’ont pour l’instant pas été couronnés de succès : selon le dernier classement du cabinet d’études Z/Yen, New York a détrôné pour la première fois en sept ans Londres au sommet des places financières mondiales… de deux petits points. Scandales, poids réglementaire, mais aussi incertitudes autour de l’issue des prochains référendums en Ecosse et sur l’UE ont pesé sur le classement : « Ces différentes limites affectent la vision sur le long terme des professionnels de la finance », estime Mark Yeandle, auteur du rapport. Les incertitudes risquent pourtant de continuer à peser longtemps. Car si les bases du nouveau modèle de la finance britannique ont été posées, sa validation pourrait bien prendre quelques années.

Les banques britanniques se reconstruisent sur des bases plus saines
Jonathan Lewis, associé auprès du cabinet d’avocats Clifford Chance.
Les régulateurs sur la sellette

Lord Levene, ancien CEO de NBNK Investments

« Tout cela montre un manque total de supervision de la part du  régulateur. »

(A propos de Coop Bank)

11 avril

 

Tidjane Thiam, directeur général, Prudential

« C’est une situation dans laquelle la perception même du manque d’objectivité et de minutie pourrait être dommageable pour la FCA et ses objectifs. »

(A propos des polices d’assurance-vie)

Lettre à John Osborne, 9 avril

 

Otto Thoresen, CEO, Association of British Insurers

« Ce dont nous avons besoin, c’est d’un régulateur qui est équitable et objectif. C’est bien d’avoir un biais envers le consommateur. Mais il doit être juste. »

(A propos des polices d’assurance-vie)

Lettre à John Osborne, 9 avril

Quartier d’affaires de Canary Wharf,à Londres.
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Quartier d’affaires de Canary Wharf,à Londres.
(Bloomberg)

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