Modèle bancaire

Retards de chantiers

le 25/06/2015 L'AGEFI Hebdo

HSBC, Credit Suisse ou Deutsche Bank accusent un temps de retard dans leur adaptation stratégique.

Retards de chantiers
La prochaine taxe britannique, la « bank levy », conditionnera un éventuel transfert du siège de HSBC en Asie.
(rea)

Pourra-t-on jamais reprocher à un parent de vouloir trop longtemps couver son enfant ? C’est cette image du bébé « qu’on ne peut se résoudre à voir partir » qu’utilise un membre de la direction d’une grande banque française pour évoquer les atermoiements de certains concurrents mondiaux quant à l’évolution de leur modèle de développement. Un mouvement passant par la quête d’un équilibre optimal entre métiers, particulièrement par l’épineux sujet du sort réservé aux activités de banque de financement et d’investissement (BFI). Les décisions récentes et à venir, qui pourraient d’ailleurs être contradictoires à certains égards, de Credit Suisse, Deutsche Bank ou HSBC sont dans ce contexte scrutées à la loupe.

Car l’inéluctable heure des choix semble avoir sonné pour l’ensemble des acteurs. « On ne peut plus tout faire partout, dit un connaisseur du secteur, notamment du fait de réglementations qui font augmenter le coût du service de certains clients ou produits ». D’aucuns sont-ils en retard ? « C’est une question de rentabilité, poursuit ce spécialiste. Après quelques années successives de perte de vitesse du rendement des fonds propres (RoE), il est toujours plus difficile de rester l’arme au pied face aux inquiétudes des actionnaires. » Certes, comme le souligne David Benamou, associé gérant et directeur des investissements d’Axiom Alternative Investments, « du fait de la brutale transition réglementaire, la banque de financement et d’investissement est aujourd’hui la mal-aimée. Mais cette situation devrait évoluer, ce pôle d’activités répondant tout de même à de nombreux besoins. La décision d’en sortir est bien délicate car la réduction progressive du nombre d’acteurs devrait se traduire par une amélioration nette de la rentabilité de ces activités ». Ce dilemme explique en partie la situation délicate de Credit Suisse. A sa tête, Brady Dougan a soutenu un modèle tirant parti des synergies pouvant exister entre BFI et gestion de fortune, l’offre de la première alimentant l’activité de la seconde. L’arrivée imminente à la direction générale du groupe bancaire helvétique de Tidjane Thiam, en provenance de l’assureur britannique Prudential, pourrait signifier une évolution vers un modèle sacrifiant la BFI au bénéfice de la gestion d’actifs aux côtés de la gestion de fortune. Un positionnement comparable à celui de Julius Baer. Ou d’UBS, qui n’a pas tergiversé sur le sujet ces dernières années. Mais la route reste sinueuse. Sam Theodore, responsable de la notation des institutions financières au sein de Scope Ratings, estime que « les banques suisses, face à l’essor compromis de la gestion offshore (en Suisse pour des clients étrangers, NDLR) du fait des efforts de transparence, doivent développer leur expertise de banque privée en gestion onshore (localement hors de Suisse, NDLR). Cette profonde évolution va nécessiter une génération ». Alors qu’UBS a, selon le cadre de l’agence de notation, « déjà avancé sur cette voie », Credit Suisse pourrait prochainement consentir un « rééquilibrage » comparable. Des annonces sont vivement attendues au troisième trimestre 2015. Au même moment que chez Deutsche Bank d’ailleurs.

Attente et transition

Le géant bancaire allemand se trouve lui aussi au milieu du gué. Son duo de présidents du directoire, Anshu Jain et Jürgen Fitschen, vient finalement de jeter l’éponge, pour être remplacé progressivement, d’ici la prochaine assemblée des actionnaires de mai 2016, par le membre britannique du conseil de surveillance John Cryan. L’ancien directeur financier d’UBS, de 2008 à 2011, doit préciser la feuille de route de la BFI européenne ayant la plus importante emprise mondiale. Deutsche Bank « avait dans un premier temps fait le choix fort de la banque de détail domestique » en mettant la main sur Deutsche Postbank en 2010, avant d’évoquer récemment une possible cession, et « personne n’a compris » ce revirement, constate David Benamou. Selon Sam Theodore, « l’annonce même par Deutsche Bank d’une éventuelle cession de Deutsche Postbank constitue un aveu d’échec. L’échec d’intégration d’une activité domestique de banque de détail de masse, quand sans elle le groupe est davantage présent sur le haut de gamme ». Pourtant, « la vente de Postbank est loin d’être certaine. La nouvelle équipe dirigeante pourrait y renoncer en choisissant, pourquoi pas, de réduire encore le poids de la banque de financement et d’investissement, au profit donc, encore, du détail en Allemagne », avance l’analyste de Scope Ratings. Qui peut déjà avancer que « la génération de dirigeants de banques ayant précédemment dirigé des banques d’investissement est partie… ils ne reviendront pas ! ». John Cryan pourra en tout cas se faire les dents avec le vaste programme de réduction de coûts dont il a hérité.

HSBC, enfin, vient de dévoiler une partie de son jeu. Ses difficultés « sont toutes relatives, la banque affichant de solides bénéfices », ce qui peut en partie expliquer le retard du groupe pour revoir sa copie, selon Jean-Marc Velasque, associé du cabinet Nouvelles Donnes. Le consultant relève que le mouvement de simplification, qui peut s’avérer utile pour rassurer les observateurs, s’accélère alors que l’impact du risque juridique impose finalement des évolutions : 11 milliards de dollars de sanctions pour l’instant depuis 2011, représentant un point de rendement des fonds propres. HSBC « est un établissement très solide, auquel nous accordons la meilleure des notes attribuées parmi les 27 banques européennes de notre univers d’analyse », complète Sam Theodore. Ainsi, « le recentrage tient à la fois des contraintes réglementaires et des niveaux d’attractivité variables selon les zones géographiques, quand aujourd’hui l’Asie est prometteuse, l’Amérique latine faiblit et l’Europe reste en berne, analyse Jean-Marc Velasque. HSBC quitte, au bénéfice de l’Asie, deux marchés émergents majeurs, même si le groupe reste au Brésil pour y capter les flux de financement du commerce international au service des entreprises ». Mais attention, prévient l’associé de Nouvelles Donnes, « si l’Asie se grippe comme en 1997, cela pourrait rebattre les cartes ». Et David Benamou de mettre en lumière qu’« un des principaux sujets d’actualité pour HSBC, comme pour Standard Chartered d’ailleurs, est celui de la localisation du siège. Ces fausses banques européennes, dont la majeure partie de l’activité est en Asie, vont-elles conserver leur ancrage sur le Vieux Continent ? La réponse passe par les modalités de la prochaine taxe britannique, la ‘bank levy’. Si le seuil de présence outre-Manche implique une imposition, HSBC et StanChart partiront en Asie ». Déjà, selon Sam Theodore, HSBC, qui a promis une réponse pour fin 2015, devrait finalement décider de ne pas transférer son siège, opération qui comporterait trop de risques car « Hong Kong, c’est déjà la Chine ». Le sort de la banque de détail au Royaume-Uni reste en outre en suspens. Une activité que HSBC est réglementairement contrainte d’isoler et qu’elle s’apprête à rebaptiser. D’ailleurs, Royal Bank of Scotland (RBS) « va changer de modèle en quelques années pour devenir une grande banque de détail outre-Manche, suivant ainsi la voie tracée par Lloyds Banking Group », autre groupe sauvé avec succès par le soutien public.

Un temps d’avance

« Le mouvement de réduction de la taille du bilan est assez général », indique Jean-Marc Velasque, pour qui « il s’agit de faire des choix sur les activités, vers celles qui sont le moins consommatrices de capital, la notion d’actifs pondérés par le risque (RWA) étant essentielle ». « Il y a quelques années, souligne le cadre d’un établissement français cité plus haut, certains groupes ont pu miser sur une évolution favorable de la météo réglementaire. Nous avons craint le maintien d’un temps pluvieux et nous sommes équipés en conséquence. Ce qui nous donne aujourd’hui un temps d’avance. » De fait, les principales banques françaises n’ont pas vocation à changer de cap après avoir réduit la voilure en BFI. A des degrés divers tout de même, comme le souligne Sam Theodore. Tandis que BNP Paribas et Société Générale, « tout en abaissant le risque, n’ont cependant pas beaucoup bouleversé leur modèle économique », Crédit Agricole et BPCE « assument un développement avant tout guidé par la banque de détail en France ». Natixis ainsi « n’est plus que l’ombre de ce qu’elle a été », observe l’analyste de l’agence de notation. David Benamou reconnaît de son côté que « le modèle de BFI qui pourrait se maintenir et avoir du succès est celui adopté par les banques françaises, d’un périmètre réduit mais concentré sur les forces des groupes, notamment les produits de taux pour BNP Paribas ou les actions pour Société Générale ». A l’échelon du Vieux Continent, « les régulateurs européens ont mis en œuvre les règles Bâle 3 à la vitesse de la lumière, ce qui représente un handicap important pour les banques du continent face à leurs concurrentes américaines ». Qui ne se privent pas pour accroître leur part du gâteau, notamment Wells Fargo qui a fait, à la faveur de la crise, une entrée remarquée sur le terrain de la banque d’affaires. Dès lors, en Europe, David Benamou assure que « les purs acteurs de la banque de détail, comme ING, KBC ou Intesa, nous semblent les mieux positionnés pour capter l’amélioration des conditions économiques dans la zone euro au cours des prochaines années ».

Mais les annonces d’ajustements plus ou moins marqués des modèles de développement des banques ne cesseront jamais, selon Sam Theodore, qui regrette que ces mesures semblent devoir toujours n’être dévoilées qu’« en réaction à des demandes des régulateurs, des pouvoirs publics ou de l’opinion publique. Car le secteur bancaire manque d’imagination ». L’analyste relève que de l’aveu même des banques, qui font vœu de sagesse après une quinzaine d’années d’aventures avant la crise sur fond de dérégulation, « la fête est finie ».

La banque de financement et d’investissement est aujourd’hui la mal-aimée. Mais cette situation devrait évoluer, ce pôle d’activités répondant tout de même à de nombreux besoins
David Benamou, associé gérant et directeur des investissements d’Axiom Alternative Investments
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(rea)
Chez Deutsche Bank, des annonces sont attendues au troisième trimestre 2015.
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Chez Deutsche Bank, des annonces sont attendues au troisième trimestre 2015.

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