Finance sociale

De nouveaux objectifs pour la microfinance

le 27/08/2015 L'AGEFI Hebdo

Après une phase de crise et de doutes, elle repart sur des bases assainies et intègre l’enjeu environnemental.

De nouveaux objectifs pour la microfinance
(Fotolia)

Le Baromètre 2015 de la Microfinance apporte des motifs de satisfaction à ses acteurs : entre 2011 et 2014, 700 millions de personnes ont été bancarisées. Le fait d’ouvrir un compte bancaire est considéré comme un facteur essentiel pour mettre fin à la pauvreté. Le taux de bancarisation a progressé de 51 % à 62 %. Le nombre de personnes non bancarisées, lui, est passé de 2,5 milliards il y a cinq ans à 2 milliards actuellement. Les progrès ont été prononcés en Chine, en Asie et en Amérique latine où le taux de bancarisation avoisine désormais les 80 %, mais le défi reste à relever en Afrique subsaharienne, au Moyen-Orient et en Asie centrale. Autre évolution notable : l’apparition des comptes mobiles en lien ou non avec des comptes bancaires, sous l’influence notamment d’opérateurs télécoms comme M-Pesa au Kenya ou Orange Money en Afrique de l’Ouest. Les technologies mobiles contribuent activement à l’accès des populations les plus pauvres aux services financiers de base. « Le 'mobile banking' et l’innovation technologique accélèrent le mouvement de bancarisation, estime Michaël Knaute, directeur général du groupe de microfinance Oxus et cofondateur du Forum mondial Convergences, même s’il est essentiellement dû à l’essor de la microfinance et des banques dans les pays émergents, notamment en Amérique latine et en Asie, où les classes moyennes apparaissent et se bancarisent naturellement. » La microfinance poursuit donc son développement à un rythme raisonnable autour de 10 % par an, selon les chiffres du MIX Market (plate-forme recueillant les données de 3.000 principales institutions de microfinance – IMF) : l’année dernière, elle comptait près de 106 millions de clients et un encours de crédit de l’ordre de 95 milliards de dollars.

Si les objectifs du millénaire, au premier rang desquels « éliminer l’extrême pauvreté et la faim », ne sont pas encore atteints, des progrès significatifs ont été réalisés. Les acteurs du développement et de la microfinance travaillent sur de nouveaux thèmes. Le 8e Forum mondial Convergences, qui se tiendra à Paris du 7 au 9 septembre, aura pour leitmotiv « Zéro exclusion, zéro carbone, zéro pauvreté ». Un manifeste sera publié pour l’occasion, énumérant les moyens à mettre en œuvre pour faire converger la réduction de la pauvreté et des émissions de CO2. « Il s’agit de susciter une action décloisonnée et coordonnée de tous les acteurs pour atteindre les nouveaux objectifs du développement durable qui seront adoptés par l’ONU fin 2015, explique Jean-Luc Perron, délégué général de la fondation Grameen Crédit Agricole et vice-président de Convergences. Cela passe par une véritable démarche de co-construction et de fertilisation croisée entre les acteurs – qu’ils soient publics, ONG, entreprises, etc. – du développement, de l’écologie, de la microfinance. » Un nouvel élan est en train de naître qui devrait aider les parties prenantes du développement et du développement durable à travailler plus étroitement ensemble.

Moralisation du secteur

Dans le secteur de la microfinance, l’accent a été mis sur la protection des clients et sur la performance sociale, depuis la crise du microcrédit de l’Andhra Pradesh en 2010. Les régulateurs ont créé des cadres, notamment en Inde, et des standards universels de gestion de la performance sociale ont été développés grâce à la Social Performance Task Force qui comprend des IMF, le CGAP (Consultative Group to Assist the Poor, logé au sein de la Banque Mondiale), les agences de notation, les réseaux de microfinance, les investisseurs… Ces standards reposent sur six principes : la définition de la clientèle cible et des objectifs sociaux, l’engagement de tout le personnel à servir la performance sociale, la protection des clients, la conception et la distribution de produits en rapport avec les besoins de ces clients, le traitement responsable des collaborateurs, et enfin l’équilibre entre les rendements financiers et sociaux. Ces principes ont été intégrés à l’outil d’évaluation développé par Cerise, le réseau d’échange sur les pratiques en microfinance installé en France. « Nous nous sommes alignés sur ces standards pour élaborer SPI 4 (Social Performance Indicators, version 4), une grille commune d’évaluation et de gestion de la performance sociale disponible gratuitement pour les institutions de microfinance et leurs partenaires, et dont l’objectif est de permettre à tous d’utiliser un langage commun afin que les IMF n’aient plus à remplir de multiples questionnaires et puissent améliorer leurs pratiques », explique Marie-Anna Bénard, responsable de projet chez Cerise. L’adoption généralisée de cet outil devrait permettre de réduire le temps consacré au reporting dans les IMF, qui était auparavant de 60 jours en an en moyenne. Comme SPI 4 est un processus lourd (plus de 200 questions), une quinzaine d’investisseurs ont élaboré au sein d’Alinus (Alining Investors Scorecard to the Universal Standards) une version allégée de SPI 4 destinée à leurs due

diligence. Quoi qu’il en soit, SPI 4 a pour objectif d’aller au-delà de la simple évaluation et se veut aussi un outil de pilotage et d’action pour les IMF, une fois leurs faiblesses détectées. A long terme, l’adoption de SPI 4 comme outil d’harmonisation devrait permettre de clarifier le message et les bonnes pratiques liées à la performance sociale, et ainsi aider les IMF à mieux se positionner.

Outre cette tendance fondamentale à la moralisation du secteur, la microfinance se diversifie pour répondre aux besoins des populations qu’elle sert. Parallèlement au développement du microcrédit, le produit phare, les IMF et ceux qui les accompagnent conçoivent de nouveaux produits d’épargne et d’assurance qui contribuent à sécuriser financièrement les plus pauvres. Selon les données du MIX Market, 76 % des IMF proposent ainsi des services de dépôts, 17 % des services d’assurance et 40 % des services non financiers (éducation budgétaire, notamment). Ces services sont aussi facteurs d’innovation : par exemple, la Fondation Grameen Crédit Agricole collabore avec Planet Guarantee sur l’assurance indicielle, un dispositif qui permet d’assurer les récoltes de 34.000 agriculteurs au Mali, au Burkina Faso, au Sénégal et au Bénin. L’assurance indicielle fonctionne à partir de données météorologiques et permet de déclencher l’indemnisation automatiquement si la sécheresse, par exemple, est telle que la probabilité de perdre la récolte est élevée. L’utilisation d’indices et de modèles corrélant les données météo à des rendements, permet d’économiser notamment sur les frais d’expertise, rendant le produit abordable même à de petits exploitants. L’assurance des récoltes est un sujet important pour la Fondation Grameen Crédit Agricole qui a noué plusieurs partenariats, avec Pacifica par exemple mais aussi avec des chercheurs. « L’extension de l’assurance agricole indicielle à la grande majorité des petits agriculteurs des pays en développement, aujourd’hui dépourvus de toute protection contre les risques naturels, encouragerait les IMF à leur prêter davantage, considère Jean-Luc Perron. Ce serait un puissant levier pour la sécurité alimentaire. »

Ouverture et innovations

Parallèlement, la Fondation Grameen Crédit Agricole a mis sur pied avec l’Agence française de développement une « Facilité de décollage pour la microfinance agricole et rurale en Afrique » : il s’agit de proposer des financements et de l’assistance technique à des IMF qui n’entraient pas jusqu’alors dans les critères de la Fondation car elles étaient trop petites, présentaient trop de risque ou étaient trop endettées. Depuis la mise en place de cette Facilité, quatorze IMF ont été accompagnées financièrement et par assistance technique en deux ans. Cette innovation illustre la volonté des investisseurs d’aller vers les populations les plus démunies et de s’en donner les moyens, y compris par la signature de partenariats.

D’ailleurs, les initiatives de la microfinance se multiplient au-delà du microcrédit généraliste pour financer l’accès à l’eau, à l’énergie, avec par exemple du micro-leasing permettant de louer des lampes à énergie solaire dont l’achat est hors de portée des personnes pauvres. Imaginer de telles solutions requiert de l’ingéniosité et l’engagement de grands sponsors capables de fournir des technologies modernes à bas coût. La microfinance débouche alors sur le social business, c’est-à-dire la création d’entreprises vouées à offrir des solutions performantes et peu chères à ceux qui sont en bas de la pyramide. Un concept en plein essor, lui aussi.

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