Londres, capitale mondiale des « fintech »

le 28/05/2015 L'AGEFI Hebdo

C’est là que se lancent des dizaines de start-up prêtes à révolutionner les services financiers. Elles y trouvent un terreau favorable et un tremplin pour l’international.

Londres, capitale mondiale des « fintech »
En quatre ans, GoCardLess est devenu un véritable acteur alternatif du prélèvement bancaire au Royaume-Uni. La start-up compte 9.000 clients et une cinquantaine de collaborateurs.
(DR)

Pas de doute, c’est bien à Londres que se retrouvent les fintech. Les investissements dans ces technologies de la finance y ont atteint les 265 millions de dollars en 2013, soit une croissance moyenne de 51 % par an depuis 2008, contre 26 % dans le monde et 23 % pour la seule Silicon Valley, selon une étude d’Accenture. Et le volume des transactions dans le secteur augmente au rythme spectaculaire de 74 % par an depuis 2008. Ce n’est pas un hasard. Le gouvernement britannique sait très bien vendre Londres aux porteurs de projets comme aux investisseurs. Parmi les atouts mis en avant : Londres est l’une des plus importantes places financières du monde, on y trouve des capitaux en masse, un grand marché constitué de consommateurs éduqués et friands de nouvelles technologies, l’approche du régulateur y est encourageante et l’infrastructure financière excellente. En outre, la finance anglaise réunit près de 1,1 million de travailleurs, soit un vivier de collaborateurs qualifiés et expérimentés, mais aussi de nombreux spécialistes des technologies.

Mais ce n’est pas tout, l’appétit pour l’innovation est culturel au Royaume-Uni : e-commerce, comparateurs en ligne, plates-formes de prêt en ligne n’ont pas mis longtemps à trouver leurs adeptes. L’histoire du pays est aussi riche en « success stories » : Monitise, spécialiste du paiement mobile, est devenu en une dizaine d’années le prestataire de 350 institutions financières qui compte 28 millions d’utilisateurs et enregistre 3,4 milliards de transactions par an pour un montant de 71 milliards de dollars. Plus récent, Market Invoice s’est lancé en 2011 sur le marché de la cession de factures de PME à des grandes entreprises. Deux ans plus tard, le gouvernement britannique lui allouait 5 millions de livres pour son activité. L’environnement est clairement favorable aux projets technologiques pour la finance qui trouvent un tremplin pour le reste de l’Europe, voire au-delà.

Un service de meilleure qualité

En avril dernier, la start-up GoCardless, prête à se lancer en France, organisait un véritable safari pour quelques journalistes français afin de présenter l’écosystème londonien. Au programme : la rencontre avec des start-up, des investisseurs, des experts, un incubateur et l’un de ses grands clients, Funding Circle, la plate-forme de prêt aux entreprises (crowdlending) qui a permis à 8.000 PME de se financer à hauteur de 640 millions de livres depuis 2010. GoCardLess s’est lancée en 2011 à, l’initiative de Hiroki Takeuchi, jeune consultant, après un passage par Y Combinator, un important accélérateur de San Francisco qui lui a permis de structurer le projet et de partir sur des bases solides. L’objectif est de rendre le prélèvement bancaire (direct debit) simple, rapide et surtout accessible à toutes les entreprises alors que ce mode de paiement est difficile à mettre en place en raison des processus bancaires. « Nous gérons environ 500.000 prélèvements chaque mois en Grande-Bretagne, explique-t-il. Cela représente une part de marché d’environ 1,7 % à 3,5 %. Nous dominons le segment des PME avec une part de marché beaucoup plus forte, et avons lancé notre produit ‘grandes entreprises’ en septembre dernier, avec de plus en plus de clients tels que Box, TripAdvisor, The Guardian, The FT, etc. » GoCardLess compte ainsi de nombreux clients parmi les entreprises de la nouvelle économie, dont Funding Circle qui est devenu un acteur incontournable du financement des PME. Par ailleurs, ces acteurs travaillent avec DueDil, autre start-up spécialisée dans l’information pour les entreprises afin d’évaluer le risque ou la solvabilité de leurs partenaires, ou avec TransferWise qui est en passe de transformer complètement le business model des paiements internationaux en proposant un service plus rapide et nettement moins cher (0,5 % du montant) que celui des banques ou des spécialistes du transfert d’argent. Son activité est en pleine expansion si bien que ses dirigeants espèrent capter jusqu’à 40 % du marché bancaire d’ici dix ans. Autre exemple : Osper, une carte de paiement destinée aux 8-18 ans accompagnée d’une application mobile qui permet aux enfants et aux parents de suivre les dépenses, de recharger le compte en temps réel et offre surtout une démarche pédagogique.

Le point commun à ces quelques innovations : elles apportent un service de meilleure qualité par rapport à ce qui existait avant. Ce qui est possible grâce aux technologies, mais aussi grâce à la réglementation, le régulateur britannique ayant pris une posture très bienveillante à l’égard des jeunes pousses de la finance. La FCA, Financial Conduct Authority, les soutient et veille à préserver la transparence et l’égalité des chances entre acteurs. Elle fait le lien avec les autres entités de l’administration anglaise, ce qui lui permet d’être un interlocuteur unique. Son projet Innovate est destiné à créer un environnement favorable aux fintech, de même que son ouverture à la discussion avec tout acteur qui développe un nouveau modèle économique qui ne rentre pas dans les régulations actuelles. C’est grâce à cela que les plates-formes de crowdfunding se sont développées dans un cadre réglementaire sécurisant. Eileen Burbridge est américaine et dirige avec deux associés Passion Capital, un fonds d’amorçage londonien spécialisé dans les fintech qui compte actuellement une quarantaine de participations : « Londres est le meilleur endroit pour lancer une fintech, estime-t-elle. Le régulateur a fait un travail impressionnant pour les accompagner, à tel point que les Etats-Unis sont derrière en matière réglementaire. Par exemple, l’intérêt de la Banque d’Angleterre pour Blockchain, la technologie sous-jacente au bitcoin, légitime l’existence des cryptomonnaies et permettra progressivement de les intégrer au système financier. De plus, là où Londres donne un agrément valable pour toute l’Europe grâce au passeport européen, aux Etats-Unis, les nouveaux entrants doivent se faire agréer Etat par Etat. »

Accélérateurs et incubateurs

Par ailleurs, Londres compte de multiples accélérateurs et incubateurs : le StartupBootCamp Fintech, Level 39, le Barclays Accelerator, le Bold Rocket, le Fintech Innovation Lab d’Accenture… se consacrent exclusivement à l’innovation dans les services financiers. Ils mettent les start-up en relation avec des réseaux de professionnels, des ingénieurs, des investisseurs, des prestataires de services qui permettent à ces entreprises de confronter leur offre plus rapidement à la réalité du marché. « C’était tout à fait naturel de choisir Londres comme berceau de Visa Europe Collab, indique Steve Perry, cofondateur de cette nouvelle entité. Nous sommes là pour servir de mentors, d’experts qui peuvent fournir des conseils avisés et ont une expérience pratique pour aider les start-up qui changent la façon dont nous exerçons nos métiers à prospérer et à transformer leurs idées en offre. L’écosystème fintech de Londres est incroyablement ouvert et favorable à la collaboration. » Visa propose un marathon de l’innovation de 100 jours à l’issue duquel s’engage une phase d’incubation et de développement d’un prototype avec des partenaires de Visa Europe, qui espère ensuite parvenir à lancer effectivement cinq nouveaux services. Plus ancien, le Barclays Accelerator, monté avec TechStars, une société américaine spécialisée dans la création et la gestion d’accélérateurs, dispose de 80 mentors, PDG de fintech, experts, investisseurs, non rémunérés, qui travaillent avec les start-up sur des questions stratégiques. « L’objectif est de déterminer comment grandir, de trouver les bons contacts, et de raconter la bonne histoire pour séduire les investisseurs, résume Mark Lazar, son directeur. Nous sélectionnons des équipes de trois à cinq personnes avec un produit prêt à être commercialisé. La moitié des sélectionnés viennent du Royaume-Uni, et les autres du reste du monde. » Les accélérateurs sont un peu des « melting pots » pour les meilleurs cerveaux du monde entier. Au bout de quatre mois passés au Barclays Accelerator, 80 % d’entre eux réussissent à lever des fonds et à se lancer.

Le financement est enfin un point clé pour les jeunes pousses qui trouvent à Londres nombre de business angels et de fonds d’amorçage capables de comprendre leur modèle économique et de les suivre dans leur aventure. Les Britanniques ont ainsi compris très tôt que l’innovation dans le secteur financier était un bon moyen de préserver le leadership de Londres, et ont su mettre en œuvre les conditions idéales pour la faire prospérer.

A Paris, ça bouge aussi !

La France semble sans doute moins ouverte à l’innovation, surtout dans le domaine financier. Outre la lenteur des régulateurs à s’emparer des nouvelles possibilités offertes par les directives européennes et à octroyer des agréments, les acteurs traditionnels ont mis du temps à s’intéresser aux innovations et à comprendre qu’ils pouvaient aussi en tirer parti. Malgré ce retard à l’allumage, Paris est en passe de devenir un nouveau hub de l’innovation, selon certains investisseurs étrangers qui observent attentivement le marché français. Un écosystème s’est constitué progressivement autour d’incubateurs, d’accélérateurs, de grandes écoles, de fonds d’investissement et plus récemment de banques et d’assurances comme Crédit Agricole, BNP Paribas, Axa, Allianz, Covéa… Le pôle de compétitivité Finance Innovation offre une infrastructure aux fintech françaises et un label afin de leur donner plus de visibilité, notamment auprès des investisseurs. Une initiative à laquelle s’ajoute le label French Tech créé en 2013 avec une marque et un logo reconnaissables, notamment à l’étranger lors des divers salons dédiés à l’innovation technologique. Peu à peu, les Français de Paris ou de métropoles régionales tentent de reproduire un modèle inspiré des Etats-Unis ou de Londres, avec le soutien du gouvernement et de Bpifrance qui a créé un fonds de 200 milions d’euros pour l’innovation.

En juillet 2014, Santander a créé un Santander Innoventures, un fonds de 100 millions de dollars pour les fintech.

Sur le même sujet

A lire aussi