L’Europe pousse banques et « fintech » à collaborer

le 27/08/2015 L'AGEFI Hebdo

En ouvrant l’accès aux comptes bancaires à de nouveaux acteurs, la directive sur les services de paiement pourrait susciter des rapprochements au bénéfice de l’innovation.

L’Europe pousse banques et « fintech » à collaborer
(Fotolia)

La deuxième directive sur les services de paiement (DSP2), qui n’entrera en vigueur qu’en 2017, apporte quelques nouveautés importantes pour le marché des paiements. Elle instaure en particulier deux nouveaux statuts nécessitant agréments et supervision, en plus des établissements de paiement créés par la première directive en 2007 : l’un pour les agrégateurs de comptes bancaires, l’autre pour les initiateurs de paiements. Et pour que les banques jouent réellement le jeu de la concurrence loyale face à ces nouveaux entrants, elles auront l’obligation de leur ouvrir l’accès aux comptes bancaires. Ce que les établissements français n’entendent pas de cette oreille. La Fédération bancaire française (FBF) conteste donc la DSP2, motivée par un juste souci de la sécurité du système et de l’intérêt général, et non par de sombres desseins corporatistes. Un refus dû au fait qu’en cas d’erreur ou de fraude, ce serait aux banques de rétablir le consommateur dans sa situation normale : en clair, elles devraient le rembourser puis se retourner contre le prestataire à l’origine du problème et prouver sa responsabilité.

Le risque n’est pas seulement financier, il touche l’image des banques et la sécurité du système bancaire. Pour Willy Dubost, directeur du département systèmes et moyens de paiement de la FBF, « droit, devoir et équité sont indispensables pour préserver la confiance et la confidentialité. Il faut absolument éviter que de nouveaux acteurs, non soumis aux mêmes exigences réglementaires, prudentielles et sécuritaires que les banques, mettent en péril la sécurité du système bancaire. Ce n’est pas aux banques de prendre en charge la sécurité si on ouvre leur système à des acteurs qui bénéficient d’agréments allégés et dont on ne connaît pas le niveau de sécurité. » Confrontées à des attaques massives et de plus en plus sophistiquées de cybercriminels, les banques se méfient de ceux qui pourraient servir de cheval de Troie dans les systèmes de paiement et causer de graves dommages à l’économie.

Réglementation

C’est pourquoi l’Autorité bancaire européenne (EBA) a été chargée de consulter les acteurs et de définir des standards techniques, au-delà des guidelines sur le paiement par internet publiés en 2014, entrés en vigueur le 1er août 2015 et qui recommandent l’usage de l’authentification renforcée. « La DSP2 sera opérationnelle sur les aspects sécuritaires en 2018, ce qui laisse un an à l’EBA pour livrer ces standards et six mois aux acteurs pour les mettre en application », a estimé Geoffroy Goffinet, expert banque de détail auprès de l’EBA, lors de l’atelier de l’Acsel (Association de l’économie numérique) consacré aux impacts de la DSP2. En outre, l’EBA mettra sur pied un registre européen des organismes régulés ou exemptés, s’emploiera à coordonner l’action des superviseurs nationaux et devrait livrer des guidelines sur l’indemnisation des clients et sur l’assurance des prestataires de services de paiement. La sécurité est donc bien au programme, mais l’horizon est encore lointain.

Or l’innovation précède souvent la réglementation. « Même si la DSP2 entre en vigueur fin 2017, voire en 2018, le fait qu’elle soit votée cet été permettra aux acteurs de l’innovation de s’en prévaloir pour exercer leurs activités, estime Cyril Chiche, en charge de la communication de France Fintech. Nous sentons d’ailleurs une volonté européenne de faire émerger ces innovations et de faciliter les échanges monétaires. Il est évident désormais que banques et ‘fintech’ ne peuvent plus exister séparément : le premier enjeu est d’offrir au consommateur final des services de meilleure qualité pour un coût moindre, avec plus de transparence, et le second vient du fait que les banques n’ont pas beaucoup d’alternatives : si elles ne collaborent pas avec les ‘fintech’, elles verront leurs activités préemptées par les géants du web qui les remplaceront définitivement. » Une perspective qui pousse effectivement les banques à se rapprocher des start-up. « Banques et ‘fintech’ ont pour objectif d’apporter du service additionnel, à un tarif concurrentiel, résume Laurent Rouillac, PDG de Syrtals, prestataire conseil spécialisé dans les paiements. Des réflexions sont en cours, dans les banques notamment. » Par exemple Boursorama, qui proposait sa propre application d’agrégation de comptes, a racheté Fiduceo, un agrégateur qui a développé un moteur de catégorisation des opérations bancaires très performant. Objectif : internaliser la compétence et apporter de nouvelles fonctionnalités qui permettront à Boursorama de préserver son avance technologique et d’offrir l’un des meilleurs services bancaires en France. « Pour les banques, le risque est une désintermédiation quasi totale sur la relation ‘online’ de la part des spécialistes du PFM (personal finance management) pour les clients adeptes de ces services, relèvent Olivier Rouquier, manager senior, et Philippe Tescher, associé chez Exton Consulting. Au-delà de la consultation de comptes, les clients bancaires pourront effectuer des opérations sans passer par leur banque. » D’où cet intérêt pour les applications de gestion budgétaire.

En outre, « l’apparition du nouveau statut d’initiateur de paiement pourrait également créer un appétit chez des entreprises qui n’avaient pas choisi de devenir établissement de paiement, mais qui souhaitent se positionner sur le paiement », indique Laurent Rouillac. Pour l’heure, l’initiateur de paiement le plus connu est l’allemand Sofort, qui a dû batailler sur le terrain judiciaire pour s’imposer face aux banques. Sofort ne se voit pourtant pas comme un concurrent : « Nous sommes plutôt un allié qui connecte les comptes bancaires des consommateurs aux e-commerçants européens, c’est pourquoi nous avons intérêt à coopérer avec les banques, explique Georg Schardt, PDG de Sofort. Nous avons déjà des accords de coopération stratégique avec Raiffeisen Bank et avec DKB Bank, même s’il n’est pas nécessaire d’établir un contrat entre les banques et nous pour que les consommateurs puissent utiliser Sofort. » Concurrent ou non, Sofort apporte une solution à un problème que les banques allemandes laissaient sans réponse. L’innovation avance avec ou sans elles.

Eviter la désintermédiation

Mieux vaut donc essayer de rester dans la course. « De grandes banques nous demandent comment apporter une valeur supplémentaire à leurs clients, quels partenariats nouer, quels nouveaux services proposer, raconte Julien Maldonato, consultant chez Deloitte. Mais la mise en œuvre est compliquée, ce qui peut les pousser à déléguer certains maillons de la chaîne de valeur. » Par exemple, les banques détiennent des masses de données mais ne savent pas vraiment comment les exploiter de façon profitable et cherchent à se rapprocher d’acteurs innovants pour apprendre. Les fintech sont ainsi bien conscientes que la DSP2 va dans leur sens. « Cette directive est une formidable opportunité pour nous et toute la ‘fintech’, avance Joan Burkovic, CEO (chief executive officer ) de Bankin’. Elle permet à des tiers de réaliser des transferts d’argent pour le compte d’utilisateurs. Bankin’ n’est pas directement concerné car nous fournissons un service en lecture seule mais cela nous permet d’imaginer les innovations de demain ! Il est de l’intérêt des banques comme des start-up de travailler ensemble pour apporter un meilleur service aux consommateurs. » Bankin’ compte déjà un million d’utilisateurs dont près de 20.000 petites entreprises, l’application peut déjà collecter les données de 300 banques en Europe et ainsi offrir une vision claire d’une situation financière l’instant T, mais aussi pour le mois à venir grâce à des fonctionnalités anticipant les dépenses futures.

Même enthousiasme chez Linxo, autre agrégateur lancé en 2012 qui commercialise son offre en direct ou via des banques comme Fortuneo : « La DSP2 devrait accélérer le business avec les banques, anticipe Bruno Van Haetsdaele, fondateur de Linxo. Les banques nous sollicitent, intéressées par les données que nous agrégeons et qui représentent un enjeu pour elles. Encore faut-il obtenir le consentement explicite des clients, ce qui n’est pas tellement dans la culture bancaire. Mais les clients sont plus éduqués et davantage prêts à partager leurs données s’ils y trouvent un intérêt. Les mettre au centre de nos réflexions est donc nécessaire, et même si les banques ont encore du mal à le faire, elles avancent vite. » Au-delà de la position institutionnelle, les établissements bancaires cherchent tous à capter les bonnes idées pour rester dans la course au meilleur service et éviter la « désintermédiation ». Reste à trouver la bonne formule de coopération avec les fintech.

Les « fintech » attirent les Français

Pour 49 % des Français, le principal avantage des fintech est de faire disparaître la paperasse, selon un sondage réalisé par l’institut Odoxa pour le Syntec Numérique. Ils voient même dans ces applications un moyen de faire des transactions plus rapides et d’actualiser leurs données, pour 40 % d’entre eux, mais aussi un moyen d’accéder à des services moins chers pour 36 %. Globalement, c’est bien la simplicité que les Français apprécient le plus lorsqu’ils évaluent l’intérêt des fintech. D’ailleurs, même s’ils ne sont encore qu’une petite minorité à avoir testé certains services, comme passer à une banque en ligne comme banque principale (12 %), ou prêter sur une plate-forme de crowdfunding (7 %), voire payer avec leur téléphone mobile (4 %), beaucoup envisagent de s’y mettre dans les cinq années à venir : 36 % pour le crowdfunding, 33 % pour le paiement mobile et 30 % pour la banque en ligne. Il reste néanmoins quelques freins à lever. 58 % des personnes interrogées s’inquiètent de la confidentialité de leurs données personnelles, et surtout de leurs données bancaires. 57 % regrettent l’absence de contact humain et de convivialité. 39 % soulèvent le risque de s’en remettre à une petite structure qui pourrait disparaître. Mais ils ne sont que 16 % à considérer que le financement d’un investissement est plus risqué lorsqu’il est le fait de particuliers que lorsqu’il est réalisé avec une banque.

A lire aussi