Banque, assurance

L’ère des ruptures

le 11/06/2015 L'AGEFI Hebdo

L’émergence de modèles disruptifs dans le secteur financier oblige les acteurs établis à s’adapter.

L’ère des ruptures

Rupture, fracture, révolution ou « disruption » : c’est ce dernier terme qui est le plus souvent retenu pour caractériser l’ère numérique. Smartphones, tablettes et objets connectés ont déclenché de nouveaux comportements, de nouveaux usages, voire de nouvelles réglementations qui bousculent le secteur financier, parmi d’autres. Ainsi,  « sans les réseaux sociaux, le ‘crowdfunding’ (financement participatif) n’aurait pu exister. Il induit une notion de proximité. L’individu est au centre d’une communauté avec laquelle il partage un projet ou un risque, constate Nicolas Floquet, président de Stanwell Consulting. Le phénomène est comparable à la démutualisation dans l’assurance ». En mars dernier, le réassureur RGA a organisé un colloque sur le thème « (R)Evolutions et disruption ». Frédéric Fréry, directeur scientifique du European Executive MBA et professeur à l’ESCP Europe, a amusé la salle avec une métaphore : celle de la dinde qui croyait que le fermier s’occuperait toujours mieux d’elle… jusqu’au 24 décembre. Pour éviter de finir sur la table de Noël, les acteurs établis de la finance, doivent s’adapter (lire l’entretien).

« Ces derniers mois, les plates-formes de ‘crowdfunding’ ont fait la une de l’actualité car elles bénéficient depuis 2014 d’un cadre réglementaire propre qui se traduit par un début de structuration », relèvent les auteurs de « FinTech ou nouveaux entrants dans la banque et la finance : des modèles qui challengent la banque traditionnelle », une étude de Précepta. La plate-forme credit.fr, qui vient d’accueillir Geoffroy Roux de Bézieux, fondateur de Notus Technologies et vice-président délégué du Medef, comme nouvel investisseur et président de la société, s’est ainsi associée aux réseaux de courtage de creditprofessionnel.com puis vousfinancer.com pour « mieux répondre aux besoins de financement des entreprises ». Mais celle-ci, comme d’autres plates-formes enregistrées en tant qu’intermédiaire en financement participatif, Mymajorcompany, premier site de ce type en France, ou KissKissBankBank, premier européen, peut déjà craindre d’être emportée par la déferlante Kickstarter. Le numéro un américain a débarqué en France le 27 mai. Et se targue de représenter « une communauté de 8 millions de personnes » et d’avoir mobilisé « 1,7 milliard d’euros pour aider 86.000 projets créatifs à voir le jour » depuis 2009. Or il pourrait rafler le marché du financement participatif des objets connectés, estime un observateur averti, « parce qu’il est devenu incontournable pour lancer ce genre de projets ». En tout cas, la plate-forme française Prêtgo, qui se veut une alternative au crédit bancaire, tient pour acquis le début de « la décennie du financement participatif. Dans les années à venir, la collecte de fonds des particuliers sera entrée dans les mœurs, autant que l’e-commerce ».

Si le crowdfunding ne représente aujourd’hui que 1 % des prêts dans le monde, il pourrait atteindre 10 % ou 290 milliards de dollars d’ici 2020, selon une étude de Morgan Stanley. En France, « on estime qu’un tiers des ménages aura expérimenté le ‘crowdfunding’ dans cinq ans, souligne Nicolas Floquet. Les banques françaises regardent le phénomène avec distance car les offres sont complémentaires, non concurrentes, mais il change la nature de la relation ». Morgan Stanley estime que « les nouveaux acteurs sont donc des concurrents sérieux pour les prêteurs traditionnels à la fois au niveau des prix, mais également sur l’accessibilité et la qualité de service ».

Cette concurrence nouvelle n’est toutefois qu’une réponse. Les acteurs établis sont au fond déstabilisés par les changements de comportement induits par les nouvelles technologies. Ainsi, deux phénomènes bousculent l’assurance. D’une part, la multiplication des objets connectés qui conduit les compagnies à tester des offres en santé, multirisque habitation ou automobile centrées sur l’individu, ce qui soulève la question d’une démutualisation. D’autre part, l’essor d’une économie « collaborative » les oblige à changer d’approche. «  La dissociation croissante de la possession d’un bien et de son usage pose des questions à l’assurance, déclare Pascal Demurger, directeur de la Maif. De  plus en plus, il va être question de couvrir des moments d’utilisation et non d’assurer un bien de manière permanente. » L’échange ou le partage de biens (voitures ou logements) est pris très au sérieux car il s’affranchit des frontières. Et ses acteurs avec lui. Dans la location de voitures entre particuliers, après avoir absorbé les français Buzzcar et Livop, Drivy vient d’annoncer l’acquisition du numéro un allemand. De son côté, BlaBlaCar, qui se définit comme « la start-up française, leader mondial du covoiturage longue distance », a racheté une plate-forme dédiée au Mexique, une semaine après une opération en Allemagne. BlaBlaCar compte désormais plus de 20 millions de membres dans 19 pays.

Participations

« Covoiturage, autopartage, véhicules avec chauffeurs…, énumère le comparateur HyperAssur Auto, l’essor du numérique, conjugué à des enjeux écologiques, économiques et pratiques, a donné naissance à plusieurs formes de mobilité partagée. » Leur importance est suffisante pour que fleurissent en France des accords entre grandes compagnies d’assurances et acteurs de cette économie collaborative : Axa et BlablaCar, Generali et OuiCar, Allianz et Uber… Dans ce contexte, le groupe Axa a conçu son partenariat dans une perspective européenne. Au Royaume-Uni, en France, puis en Espagne, en Italie et en Allemagne, l’assureur fournit aux adeptes de BlaBlaCar des couvertures complémentaires spécifiques au covoiturage : une prise en charge via la plate-forme d’Axa Assistance et le remboursement de la sur-franchise « prêt de volant » du contrat du conducteur en cas de sinistre. Les acteurs établis jouent un rôle de tiers de confiance. Generali France a ainsi conçu pour OuiCar, pionnier français de la location de voitures entre particuliers (2007), un contrat qui se substitue le temps de l’usage à celui du propriétaire du véhicule, de même qu’il collabore avec Prêt d’Union (crowdfunding), par l’intermédiaire de ses conseillers en gestion de patrimoine. La Banque Postale soutient pour sa part KissKissBankBank et sa filiale hellomerci.com, plate-forme de prêts solidaires entre particuliers.

Certaines institutions ne se contentent pas d’accords commerciaux. La Maif est entrée au capital de Koolicar, qui permet la location de voitures entre particuliers sans remise de clés. L’assureur a aussi investi dans GuesttoGuest, un site d’échange d’habitations. Et inscrit cet engagement dans son plan 2015-2018. « Une prise de participation n’était pas la seule voie, souligne Stéphane Savouré, fondateur de Koolicar, mais nous l’avons privilégiée car, pour innover dans un marché très disruptif, on devient plus efficace dès que l’on peut s’associer avec les acteurs incontournables de l’écosystème. » L’intérêt est mutuel. Et une structuration du paysage s’ébauche avec l’appui des institutions. Ainsi, Prêt d’Union compte à son capital Crédit Mutuel Arkéa, AG2R La Mondiale, Weber Investissements, Kima Venture (le fonds de Xavier Niel et Jérémie Berrebi), Schibsted (Le Boncoin), ainsi que des business angels, ses fondateurs et salariés. Crédit Mutuel Arkéa a aussi investi en direct dans Linxo (agrégateur de comptes bancaires) et vient d’annoncer son entrée au capital de Yomoni, « la première société digitale de gestion sous mandat en France ». Sa cible : les primo-épargnants qui auront entre 20 et 40 ans dans les cinq prochaines années, des « digital natives ». Crédit Mutuel Arkéa soutient enfin BlaBlaCar, via Isai, « le fonds d’investissement des entrepreneurs internet ».

Premières briques

La Maif va créer son propre fonds cet été, en le dotant de plusieurs dizaines de millions d’euros afin d’investir dans des start-up de l’économie collaborative. En avril, l’assureur Allianz France, SmartAngels, plate-forme leader de l’equity crowdfunding dans l’Hexagone, et Idinvest Partners, société de capital-investissement, ont lancé le premier fonds d’investissement dédié à « des centaines de start-up et PME de croissance ». Les clients d’Allianz France choisissent les entreprises qu’ils souhaitent soutenir. L’assureur co-investit le même montant (jusqu’à 50.000 euros). En décembre 2014, Covéa (Maaf, MMA et GMF) a de son côté créé Covea Next, une structure d’un million d’euros destinée à accompagner des start-up en phase d’amorçage. Après les expérimentations autour des objets connectés avec la société SigFox et le lancement de l’incubateur Covéa dédié à l’habitat connecté avec Paris Région Lab, l’objectif du groupe est ainsi de « co-inventer les produits et services de l’assurance de demain et de proposer à ses assurés de nouvelles solutions pour protéger et faciliter leur vie quotidienne ». Allianz France s’inscrit dans une démarche comparable avec son accélérateur de start-up installé dans le stade Allianz Riviera à Nice. Cinq sociétés proposant une offre ou un service innovant, lié au big data (prévention des risques, valorisation des données, expérience utilisateur) et aux objets connectés (voiture, habitation, santé, bien-être, ville, stade) ont été retenues. Elles pourront bénéficier de financements, auprès de Bpifrance et d’Idinvest Partners notamment, et se voir proposer un partenariat avec Allianz ou tester leur solution à l’international, grâce à la présence de l’assureur dans plus de 70 pays. « La création de l’accélérateur digital est une étape importante dans notre transformation », soutient Jacques Richier, PDG d’Allianz France qui a placé l’innovation au cœur de son plan 2015-2020.

Banquiers et assureurs cherchent avant tout à codévelopper des services qu’ils n’auraient pas l’agilité de concevoir en leur sein. Mais les premières innovations sous leurs marques ne vont pas tarder. Caisse d’Epargne va prochainement en dévoiler deux, « au service de l’économie participative ‘Nouvelle Définition’ », dont l’une autour du don. Dans les deux cas, la plate-forme SMoney du groupe BPCE sera utilisée en tant que composant de paiement, comme elle l’est déjà sur des sites de crowdfunding existants. Les collaborations entre « anciens » et nouveaux acteurs existent de fait. Par exemple, Capsens, qui a été créé par les fondateurs de Spear, travaille en marque blanche pour credit.fr, et s’appuie sur SMoney. Et Crédit Mutuel Arkéa fournit des services en marque blanche à Leetchi, mais est aussi prestataire de services pour Limonetik et MangoPay, ainsi que Compte Nickel (comptes bancaires ouverts en bureaux de tabac) ou encore Amazon. Le menu de Noël n’est pas encore écrit !

DISRUPTION : le terme s’est popularisé depuis que Jean-Marie Dru en a fait, il y vingt ans, une stratégie de communication publicitaire (agence TBWA).
290 millions d’euros pour le marché des objets connectés du segment sport et bien-être en 2016, 180 à 300 millions pour la domotique en 2017
Source : Xerfi
Application Bankin'
Déjà téléchargée par 1 million de particuliers et entreprises sur mobiles et tablettes, l’application Bankin’ est désormais disponible sur les montres connectées. Lancée en 2011, Bankin’ permet d’agréger tous ses comptes dans plus de 300 banques en France mais aussi en Espagne, en Allemagne et au Royaume-Uni.
 
Une association pour créer un cercle vertueux

D’un côté, de grandes entreprises qui doivent réussir la transformation de leur modèle mais n’ont pas toujours l’agilité adéquate. De l’autre, des start-up qui cherchent des débouchés pour leurs innovations mais n’ont pas forcément le carnet d’adresses adapté : leur mise en relation ne peut être que gagnante pour les deux parties. Après le label Finance Innovation, délivré à 28 jeunes entreprises (Antelo, Créancio, Inspeer, Mydataball, etc.), et l’engagement lié du pôle de compétitivité d’aider celles-ci à trouver un financement public ou privé et leur premier client en France (L’Agefi Hebdo du 4 juin), une initiative privée donne naissance à Blue Circle. Cette association a été fondée par le cabinet de conseil Stanwell, l’agence digitale Les comptoirs et l’Essec Business School au travers d’Essec Ventures. Elle se distingue d’un incubateur par son double objectif : « Répondre aux enjeux des grandes entreprises et aider les start-up à grandir en les accompagnant dans la transformation de leurs idées en solutions business concrètes : les ‘Blue Solutions’ ». Il s’agit donc d’un réseau qui se veut efficace, avec un site collaboratif et des rencontres entre les groupes d’envergure et un vivier d’entreprises innovantes telles que Spear (crowdfunding), Sharepay (paiement) ou Shift Technology (détection des fraudes). Déjà, grâce au réseau des fondateurs de Blue Circle, « nous avons défini un projet de tableaux de bord dynamiques pour la direction commerciale d’un grand groupe bancaire », se réjouit Jean-Pierre Dubé, président de Brand New Day Consulting, éditeur du logiciel My Metrics (data visualisation). A la rentrée, l’association aura sélectionné 100 start-up pour suivre la même voie.

Sur le même sujet

A lire aussi