Banques

Course de fond

le 05/02/2015 L'AGEFI Hebdo

Les exigences en capital s’accroissent. Mais convergent pour plus de stabilité.

Course de fond

L’année 2015 a débuté sous les auspices d’une levée de capital du géant espagnol Santander (7,5 milliards d’euros). Huit ans après le début de la crise financière, le secteur bancaire européen n’a toujours pas atteint les objectifs fixés en matière de solvabilité. La revue de qualité des actifs (AQR, Asset quality review) de la Banque centrale européenne (BCE) et les tests de résistance de l’Autorité bancaire européenne (ABE) ont pourtant été rassurants. Il ne reste plus que huit acteurs en manque de 6,4 milliards d’euros : Monte dei Paschi di Siena (MPS), devant la portugaise BCP et trois autres italiennes, ainsi que la grecque Hellenic et l’autrichienne Volksbanken. La BCE leur a laissé six à neuf mois pour combler ces déficits.

Action

Les échanges entre BCE et banques afin d’y parvenir sont l’objet de toutes les supputations. Alors que MPS a annoncé une augmentation de capital de 2,5 milliards d’euros, la BCE lui ayant fixé un ratio de fonds propres Common Equity Tier One (CET 1) de 14,3 % contre 11,4 % fin septembre 2014 (12,8 % en normes Bâle 3 transitoires), sa direction a dû faire le dos rond lorsque l’agence Reuters a avancé qu’un montant de 3,5 milliards « pourrait être le bon ». « Ce montant n’a jamais été évoqué en interne. MPS a estimé pouvoir atteindre le ratio de 14,3 % sur la base de ses résultats du troisième trimestre 2014 en prenant en compte une levée de 2,5 milliards et le remboursement, avec un an d’avance, de un milliard, à l’Etat, assure une source proche du dossier. La BCE a écrit à toutes les banques avec l’intention de livrer son verdict en trois temps : 4 février, 18 février et 5 mars. » Ainsi, les objectifs de fonds propres seront individualisés et supérieurs aux 11 % de CET1 en Bâle 3 définitif (fully loaded). « La perception de la solvabilité des banques est encore dépendante d’une communication en normes Bâle 3 transitoires ou complètes, souligne Fabrice Asvazadourian, senior partner et coresponsable mondial du centre de compétence des services financiers de Roland Berger. Certains établissements allemands ou autrichiens doivent démontrer leur capacité à améliorer leur ratio CET1 fully loaded. »

Santander affichait un ratio CET1 de 11,4 % à fin septembre en normes Bâle 3 transitoires, mais ne le communiquait pas fully loaded. Avec son augmentation de capital, le groupe peut prétendre à un CET1 fully loaded de 10 % sur la base d’un résultat net 2014 en hausse de 30 % (à 5,8 milliards d’euros). « La levée de capital de Santander n’a pas été réalisée dans une situation de stress : le groupe a évacué le sujet de sa solvabilité comparé à ses pairs et se donne des marges de manœuvre pour l’avenir », estime Emmanuel Weyd, gérant crédit corporate européen chez Eiffel Investment Group. L’autrichienne Raiffeisen détaillera pour sa part ce 9 février la manière dont elle veut réduire de 20 % ses actifs pondérés du risque (RWA) afin d’éviter une augmentation de capital. Unicredit, BBVA, RBS, Barclays...  d’autres banques vont devoir agir. Et toutes risquent de se retrouver dans la même fenêtre si elles font appel aux marchés, en mai.

Les françaises seront-elles du lot ? « Seules Société Générale et Crédit Agricole ont émis des hybrides additional Tier 1 à ce jour et devraient rester les seules à émettre ce type d’instrument en 2015 (BNP Paribas a précisé qu’elle ne le ferait pas à court terme), rappelle François-Xavier Marchand, associate director chez FitchRatings. L’ensemble des grandes banques françaises devraient continuer à émettre des Tier 2. » Standard&Poor’s (S&P) relève que, selon son propre ratio de capital ajusté des risques (Risk-Adjusted Capital Ratio, RAC) à fin 2013, les cinq premières affichent un ratio moyen RAC (6,9 %) inférieur à celui des 50 principales banques européennes (7,4 %) et des 100 premières mondiales (7,7 %). Pour certaines classes d’actifs, les modèles internes français sont relativement plus agressifs que d’autres européens, estime S&P, et les importantes activités d’assurance des banques françaises mènent l’agence à déduire de leur capital la part injectée dans les filiales dédiées. Mais « l’amélioration des fonds propres continuera, selon nous, à se faire principalement par une génération interne due aux bénéfices non distribués aux actionnaires, et non par la réduction des bilans », explique Nicolas Malaterre, directeur senior chez S&P (L’Agefi Hebdo du 22 janvier 2015). Le groupe BNP Paribas n’a-t-il pas absorbé l’amende due aux Etats-Unis sur ses propres ressources ?

Résolution

« Tous les gardiens du Temple font pression pour que les banques renforcent leurs bilans : agences de notation, régulateurs et créditeurs, mais aussi politiques, citoyens, ainsi que – fait plus rare – actionnaires », constate Emmanuel Weyd. Face aux exigences croissantes, Emmanuel Dooseman, associé chez Mazars, a le sentiment d’une course, voire d’une fuite en avant réglementaire : « Les nouveaux ratios de Bâle semblent déjà obsolètes et il faudra ajouter le TLAC (Total Loss Absorbency Capacity) et le ratio de levier pour avoir une nouvelle perception des exigences réelles de besoins de capitaux propres », relève-t-il. Outre les ratios de Bâle 3, l’ABE prévoit « aussi le MREL (Minimum Requirement for Own Funds and Eligible Liabilities, NDLR) qui entre en vigueur en 2016, précise Nicolas Fleuret, directeur conseil Industrie Financière du département Risques de Deloitte, avant le TLAC prévu en 2019 » par le Conseil de stabilité financière (FSB) cette fois. Cette accumulation est-elle surdimensionnée ? « L’exigence est logique dans un contexte macroéconomique qui limite la capacité de mise en réserve des profits, et judiciaire qui fait peser un risque d’amendes lourdes sur les banques, anticipe Fabrice Asvazadourian. Le niveau de fonds propres n’est finalement pas surdimensionné, même pour les groupes européens systémiques : le régulateur suisse avait pour sa part demandé un ratio de 15 % à ses grandes banques. »

Emmanuel Weyd rappelle que les banques sont entrées dans la crise avec un ratio Tier One version Bâle 2 de 4 %, dont 2 % de CET1 : « Le Total Capital Ratio qui était fixé autour 8 % était souvent dépassé de deux points. Désormais, ce ratio doit être compris entre 10,5 % et 13,5 % dont 7 % à 10 % de CET1, selon les considérations nationales, la nature de l’institution ou son caractère éventuellement systémique, et, en général, un ratio de levier d’au moins 3 %. On peut parfois se perdre dans les ratios annoncés, mais il y a une constante : le marché demande aux banques d’être au-dessus de ces minima réglementaires. » Cela peut se comprendre lorsque les règles du Comité de Bâle à peine fixées, « déjà de nouvelles réflexions sont entamées, notamment pour introduire une révision du plancher dans les modèles internes, initialement mis en place sous Bâle 2 », soulève Nicolas Fleuret. De son côté, la BCE n’acceptera pas de dividendes trop généreux si la solvabilité des banques n’est pas assurée dans une optique 2019. Au terme du processus, même leur liquidation aura été anticipée, avec un organe de résolution distinct du régulateur.

Qui va payer ? « La pression exercée sur la banque pour accroître sa solvabilité aura un coût, sans doute pas pour le client pour le moment, peut-être pour le salarié, très certainement pour l’actionnaire », analyse Emmanuel Weyd. « Hybrides et cocos (contingent convertible bonds : dettes convertibles en actions en cas d’urgence, NDLR) permettent de préserver épargnants et déposants », constate Emmanuel Dooseman. L’implication à venir en cas de faillite des investisseurs en dette n’est pas neutre. « La conversion possible en ‘equity’ des nouveaux instruments hybrides les rend non investissables pour certains fonds sans faire évoluer leur mandat, constate Emmanuel Weyd. La base des investisseurs n’est pas encore stabilisée, mais il y aura preneurs. » L’attrait du secteur pour les investisseurs est toutefois relatif du fait de la pression sur la rentabilité. « Pour améliorer celle-ci, les banques peuvent encore réduire leurs bilans par cessions des activités les moins rémunératrices et titrisations d’actifs, estime Nicolas Fleuret. Elles peuvent aussi réduire leurs coûts et enfin se réorganiser et innover. C’est un processus à trois, voire cinq ans. »

Consolidation

Coût du capital et rentabilité sont les principaux enjeux. Ainsi, le cours des banques européennes stagne. Rapporté à leur valeur comptable, le ratio reste autour de 1, contre plus de 2 avant crise. « Le niveau élevé du coût du capital est majeur. Malgré tous les efforts de l’industrie pour renforcer les bilans et adapter les profils d’activité, il ne baisse pas. Leurs bilans nettoyés, les banques doivent maintenant travailler leur compte de résultats dans un environnement de produit net bancaire (PNB) déprimé, insiste Fabrice Asvazadourian. La position des investisseurs s’explique par la perte de pans entiers d’activités qui se poursuit à la suite des litiges et des revenus qui décroissent dans le business restant. Le seul levier sera celui des coûts. » En 2009, le PNB des 100 plus grandes banques européennes s’élevait à 717 milliards d’euros, pour 328 milliards de frais généraux. En 2013, il était de 700 milliards et les frais généraux de 385 milliards ! Emmanuel Dooseman juge pour sa part que « les banques vont repositionner leur offre autour du service aux clients plutôt que du financement : gérer la relation client, originer les crédits et les rétrocéder, accompagner les plus gros clients vers les marchés financiers ».

Quoi qu’il en soit, la manière la plus simple de faire des économies passe par une consolidation qui pourrait reprendre lorsque les banques auront atteint leurs objectifs de solvabilité. « En Italie, il existe une volonté politique de réformer le secteur bancaire, pointe Nicolas Fleuret. C’est moins le cas dans les Länder allemands. » Le mouvement pourrait-il s’affranchir des nations ? « Les opérations transfrontalières seront plus difficiles car les marchés conservent des particularismes locaux forts, estime Emmanuel Weyd. Néanmoins, l’intensité technologique croissante du secteur engendre un besoin de taille critique accru pour faire face aux investissements et aux risques opérationnels. » Un facteur y aidera : l’harmonisation européenne au sein d’un marché unique. 

« La philosophie selon laquelle une banque ne doit pas faillir entraîne des choix de société » 
Emmanuel Dooseman, associé chez Mazars.
Une nouvelle bouffée de liquidités salutaires

Objectif 1.000 milliards (L’Agefi Hebdo du 29 janvier) : avec son programme d’assouplissement quantitatif (QE), la Banque centrale européenne (BCE) va racheter chaque mois pour 60 milliards d’euros d’emprunts publics et privés entre mars prochain et septembre 2016. « Trois effets sont induits par le QE : un signal positif d’intervention de la banque centrale, une baisse des taux du ‘fixed income’ en général qui est favorable aux banques détenant beaucoup de dettes souveraines et un effet d’éviction de portefeuille », estime Emmanuel Weyd (photo), gérant crédit corporate européen chez Eiffel Investment Group. Les interventions de la BCE ces dernières années ont poursuivi deux objectifs successifs : restaurer le fonctionnement des marchés de crédit et combattre la déflation. Tout ce que la BCE met en œuvre a un impact positif sur le crédit, en particulier celui des banques. L’amélioration des termes du TLTRO (’targeted long-term refinancing operations’ : la BCE a décidé de ne plus prélever une marge de 10 points de base au-dessus du taux des principales opérations de refinancement, NDLR) offre aussi aux banques des financements quasiment gratuits de façon pérenne. » Nicolas Fleuret, directeur conseil industrie financière du département Risques de Deloitte, souligne un double effet du QE : « Pour ce qui est du refinancement des banques, le QE est positif. Mais dans un contexte de taux déjà bas, leurs marges sont encore réduites. » Elles devront dès lors trouver d’autres voies de rentabilité.

 

Sur le même sujet

A lire aussi