TURQUIE Les banques au tournant

le 29/03/2012 L'AGEFI Hebdo

La consolidation du marché reste au point mort en dépit de l’atterrissage économique.

Une vue générale d’Istanbul en 2011.

En novembre 2010, l’espagnol BBVA réalisait un coup de maître. Sa reprise pour 4,2 milliards d’euros de 25 % de Garanti, troisième banque turque (voir le graphique), était saluée par les marchés. Or n’était-ce pas trop cher payé ? L’américain Citi vient en tout cas d’annoncer qu’il prévoyait de réduire sa participation dans Akbank, quatrième établissement turc, de 20 % à moins de 10 %, et qu’il pourrait par conséquent enregistrer une charge de dépréciation de 700 millions de dollars au premier trimestre. Par ailleurs, le processus de cession de Denizbank reste au point mort pour une question de prix... Dixième acteur du pays en termes d’actifs (voir le graphique), la pépite du groupe Dexia, en démantèlement, a intéressé tour à tour le russe Sberbank et HSBC… qui ont jeté l’éponge. « Certains acheteurs potentiels ne peuvent se lancer facilement dans des acquisitions du fait des contraintes de capital imposées par Bâle III », pointe Janine Dow, directeur senior de la division institutions financières chez Fitch Ratings. L’italien UniCredit s’est déclaré intéressé mais attend la fin des négociations entre Dexia (qui ne souhaite pas commenter le processus en cours) et Qatar National Bank. Moins contraint que ses concurrents européens, celui-ci est officiellement le dernier en lice mais refuse de payer les 2,1 milliards de dollars demandés, soit 1,5 fois la valeur comptable. Il vise plutôt un multiple de 1 à 1,2, selon Bloomberg. Lors de son entrée au capital en 2006, Dexia avait payé 3,4 fois la valeur comptable. « Les multiples ne sont plus au niveau de l’époque (3 fois l’actif net) mais restent élevés, entre 1,5 fois et 2,5 fois l’actif net contre 70 % en Europe sur les dernières années », constate Jean Coumaros, di-recteur associé senior, responsable mondial du secteur bancaire chez Capgemini Consulting.

Hormis le dossier Garanti et la fusion l’an dernier de Türk Ekonomi Bankasi (TEB, codétenu par BNP Paribas et un groupe familial turc) avec la branche locale de Fortis, les dernières grandes opérations de consolidation datent de 2006-2007. Seules des banques européennes touchées par la crise de la dette souveraine comme Dexia semblent prêtes à vendre des actifs. L’annonce du rachat des 70 % d’Eurobank Tekfen détenus par le grec EFG Eurobank a été démentie fin février par le koweïtien Burgan Bank. Le sort de Finans Bank, filiale de National Bank of Greece (NBG), reste également incertain. Après l’annonce, l’été dernier, d’une possible introduction en Bourse partielle, l’établissement a récemment affirmé avoir toujours le soutien de sa maison mère. Il a toutefois mis en vente sa filiale d’assurance, à l’instar de plusieurs concurrents (lire l’encadré page 10). La banque dépend de sa maison mère pour son refinancement à hauteur de 3,8 % seulement, mais Moody’s l’a placée sous perspective négative mi-mars du fait des difficultés de NBG et de sa notation supérieure à celle de l’Etat turc, un fait désormais jugé incongru, comme pour douze autres banques du pays.

Résultats solides en 2011

Ce flottement du marché bancaire n’est pas sans lien avec l’atterrissage de l’économie, après la surchauffe des deux dernières années. « L’exercice 2011 a été excellent pour les banques turques avec 20 milliards de livres de profits contre 22 milliards en 2010, année record, rappelle Paul Lubrano, directeur de projets au cabinet de conseil Bain & Company. Les actifs ont crû de 21 %, les crédits de 30 % et les dépôts de 13 %. Pour 2012, les crédits et les dépôts devraient croître de 10 % à 15 %. Les retours sur fonds propres vont diminuer mais rester à des niveaux confortables, au-dessus de 15 %. » Encore faut-il que le ralentissement de l’économie ne soit pas trop brutal. Le gouvernement s’attend à une croissance de 4 % en 2012, contre 8,3 % l’an dernier, selon les estimations du Fonds monétaire international (FMI), et 9 % en 2010. Le FMI prévoit un coup de frein à 2,3 %. « La demande intérieure, moteur traditionnel de l’économie, a ralenti au premier trimestre à cause du resserrement de la politique monétaire au quatrième trimestre 2011 », observe Selim Cakir, économiste en chef de TEB.

Déséquilibres économiques

En effet, les derniers indicateurs pointent vers un refroidissement : le taux d’utilisation des capacités industrielles a baissé à 72,9 % en février (contre 75,4 % en 2011), les ventes de voitures ont diminué de 31 % les deux premiers mois de l’année en glissement annuel, et les indices de confiance ne sont pas au beau fixe.

La Turquie pâtit surtout de ses déséquilibres structurels, ce qui peut expliquer la baisse des valorisations des banques. Le déficit de la balance courante sur douze mois s’est établi à 77,1 milliards de dollars en janvier, soit 10 % du PIB. « Le pays a un problème de compétitivité lié à la nature de ses exportations, qui contiennent des biens intermédiaires majoritairement importés, explique Murat Ulgen, économiste en chef pour l’Europe centrale et de l’Est et l’Afrique subsaharienne de HSBC. Le pays importe aussi 90 % de son énergie. » Quand le baril de pétrole augmente de 10 dollars, la facture des importations s’alourdit de 4 milliards de dollars, soit 0,5 % du PIB. La récession en Europe n’arrange rien : la Turquie exporte à près de 45 % vers l’Union européenne.

Pour financer son déficit courant, le pays dépend des capitaux étrangers : 55 à 65 milliards de dollars en 2012, selon les stratégistes de Barclays, auxquels s’ajoutent 130 milliards de dette extérieure arrivant à échéance. Il est donc vulnérable à l’environnement international. Les flux de capitaux privés devraient baisser de 9,2 % cette année (à 48,6 milliards de dollars), selon les prévisions de l’Institute of International Finance. « Ces difficultés poussent l’économie à moins importer et sont donc un facteur de ralentissement, précise Selim Cakir. Si les flux de capitaux sont plus soutenus, la croissance pourrait réaccélérer à partir du deuxième trimestre. »

Le déficit courant traduit également un manque d’épargne domestique (12,7 % du PIB en 2010, au plus bas depuis 1980). Pour y remédier, le gouvernement a récemment indiqué que l’impôt à la source de 15 % sur les dépôts à terme pourrait être réduit, en fonction des maturités, jusqu’à zéro pour les dépôts à trois ans. Une hausse de l’épargne permettrait de réduire la dépendance aux capitaux externes et de développer les marchés financiers (164 % du PIB en 2009, soit le moins élevé du G20), selon la Banque mondiale. « Le faible niveau d’épargne reflète le fait que les Turcs misent principalement sur les actifs non financiers comme l’or et l’immobilier, indique Seha Ismen Ozgur, associée d’Oliver Wyman en Turquie. Il s’explique aussi par la jeunesse de la population qui a davantage besoin d’emprunter que d’épargner. Les ménages et surtout les PME n’ont toujours pas suffisamment accès au crédit. » Et ce malgré le dynamisme des prêteurs ces dernières années. « Les banques du ‘Tier one’ (les sept plus grosses, NDLR) ont changé de modèle, raconte Jean-Paul Sabet, responsable du marché turc chez BNP Paribas. Jusqu’en 2010, elles plaçaient leurs excédents de dépôts dans les obligations de l’Etat turc. L’inflexion des taux d’intérêt les a ensuite incitées à faire plus de crédits, d’où le boom du marché jusqu’à mi-2011. Leur ratio de prêt sur dépôts approche désormais les 100 %, un niveau que les banques du ‘Tier two’ dépassent encore largement. »

Pilotage du crédit

Les autorités ont donc resserré la politique monétaire pour éviter un emballement du crédit et une dépréciation trop marquée de la livre turque. Au second semestre 2011, les sorties de capitaux ont en effet mis la monnaie sous pression (-10,2 % par rapport au panier euro-dollar), ce qui a relancé l’inflation (10,6 % en janvier, contre 6,2 % en juin 2011). La banque centrale a été obligée de puiser dans ses réserves de change et d’augmenter ses taux d’intérêt. Les taux des nouveaux prêts ont crû de 500 à 700 points de base l’an dernier, selon les stratégistes de Barclays, ce qui explique le ralentissement actuel du crédit : sa croissance s’élevait à 25 % fin février sur un an, contre 39 % fin août 2011. « Les banques ont réagi aux premiers signes de ralentissement économique en arrêtant la course aux volumes dans les crédits, explique Janine Dow. Outre la révision des marges, elles ont renégocié les lignes arrivées à échéance, une pratique aisée sachant que 35 % des prêts du système bancaire sont de moins d’un an ». L’analyste de Fitch rappelle que « pour les prêts immobiliers, il faut un apport minimal de 25 % et les mensualités sont à taux fixe et ne doivent pas dépasser 30 % des revenus bruts de la famille. Dans le crédit à la consommation, un fichier positif recense le taux d’endettement des particuliers. »

Le régulateur bancaire a également pris de nouvelles mesures. « Face à une croissance du crédit trop rapide au premier semestre 2011, il a instauré en juin dernier un provisionnement collectif plus fort sur les crédits à la consommation, rappelle Jean-Paul Sabet. Il a ensuite relevé le ratio minimal de solvabilité de la plupart des banques », par injonction individuelle. Selon un observateur du marché, certaines doivent désormais respecter des ratios de fonds propres de 16 % minimum, soit des niveaux très stricts. Les banques turques semblent tenir le coup. « Elles sont habituées à des chocs fréquents et forts, liés aux fluctuations des taux d’intérêt, de l’inflation, des taux de change et du produit intérieur brut (PIB) », relativise Janine Dow. D’ailleurs, le taux de prêts non performants n’était que de 2,8 % fin février, contre 3,6 % fin 2010, selon le régulateur.

De même, les fondamentaux de l’économie restent relativement bons. La croissance potentielle est estimée à 5 %, et le taux de chômage est revenu à 9,3 % en décembre, après 14,9 % en avril 2009, année de la dernière récession. Côté finances publiques, le gouvernement fait preuve d’orthodoxie. Il souhaite ramener la dette publique à 37 % cette année, contre un peu moins de 40 % en 2011, et son déficit budgétaire à 1,5 % du PIB, après 5,6 % en 2010. Dans ce contexte, « les banques ajustent leurs taux de croissance mais ne prévoient pas vraiment de ‘deleverage’ (réduction des bilans, NDLR) ou de plans d’économies de même ampleur que ceux des banques européennes », déclare Seha Ismen Ozgur. Les acteurs locaux continuent aussi à privilégier la croissance organique aux acquisitions (lire l’entretien). D’autant que « les banques ont des gisements de croissance peu exploités, comme la gestion d’actifs, la banque privée ou les prêts immobiliers », assure Paul Lubrano. Signe positif, le régulateur a accordé cet automne une licence de banque commerciale au groupe libanais Bank Aubi. Une première depuis onze ans. 

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