Sombre avenir pour les banques espagnoles

le 06/06/2013 L'AGEFI Hebdo

Dégradation économique et mise en application de règles comptables locales font craindre de nouveaux besoins de fonds propres.

La Banque d’Espagne vient d’imposer un nouveau tour de vis comptable. Angel Navarrete/Bloomberg

Les banques espagnoles restent plongées dans la tourmente. Depuis plusieurs semaines, elles sont confrontées à une cascade de scandales et d’enquêtes judiciaires. Fin mai, le gendarme de la Bourse espagnole, la CNMV, a ouvert des procédures à l’encontre de neuf établissements locaux - dont NovaCaixaGalicia et Bankia - dans le cadre de la vente de titres préférentiels et autres produits hybrides en 2008 à des particuliers qui se sont retrouvés quasiment ruinés avec la crise. Des enquêtes qui portent sur environ 6,2 milliards d’euros de « produits toxiques ». Bankia, justement, se retrouve sur plusieurs fronts judiciaires. Dans le cadre d’une enquête sur les conditions de son introduction en Bourse en juillet 2011, la justice espagnole soupçonne 33 responsables de la banque d’escroquerie, de détournement de fonds et de falsification de comptes. La banque avait déjà fait la une de l’actualité quand Miguel Blesa, l’ancien directeur de Caja Madrid, une des caisses d’épargne formant l’actuelle Bankia, avait séjourné en prison dans le cadre d’une enquête portant sur des irrégularités présumées lors du rachat en 2008 de City National Bank of Florida.

Nettoyage des bilans

Le secteur bancaire espagnol a en outre bien d'autres problèmes à affronter. Ebranlé par la récession économique avec un taux de chômage qui atteint 27 % de la population active, le secteur pourrait encore afficher « un niveau élevé d’actifs douteux ou non performants, qui devraient continuer de se détériorer de manière significative » accentuant ainsi « la pression sur leur rentabilité et leur niveau de capitaux », avancent les analystes de Moody’s. « En 2013, je pense que le niveau des provisions devrait toujours rester élevé, même s’il n’atteindra pas celui de 2012 », estime pour sa part Erwin van Lümich, managing director chez Fitch Ratings (lire l'entretien), qui anticipe « une augmentation des créances douteuses, en particulier sur les segments des prêts aux PME et des crédits immobiliers résidentiels ».

La crainte est d’autant plus fondée que la Banque d’Espagne vient d’imposer un nouveau tour de vis comptable. Début mai, l’autorité de tutelle a durci ses règles en exigeant que les acteurs locaux requalifient, d’ici à septembre, l’ensemble des prêts refinancés ou restructurés qu’ils détiennent en portefeuille. Les sommes en jeu sont colossales. Selon le dernier rapport de stabilité financière de la Banque d’Espagne, ces prêts refinancés représentent 208,2 milliards d’euros, « soit 13,6 % des crédits au secteur privé résident », selon la banque centrale. Sur cette masse, « 42 % de ces prêts sont classés en catégorie ‘performante’ (ou normale), 21 % en catégorie ‘inférieure’ (ou substandard) avec un taux de couverture pour provisions de 18,4 %, et 37 % en créances douteuses avec un taux de couverture de 40,6 % », a précisé la Banque d’Espagne. Or, en vertu des nouvelles règles, les établissements devront dégrader des prêts considérés jusqu’à maintenant comme performants en qualité inférieure, voire en créances douteuses. Un grand nettoyage qui fait peser la menace de nouvelles provisions substantielles alors que le secteur bancaire espagnol a déjà passé 80 milliards d’euros de provisions en 2012 pour couvrir les risques liés à leurs actifs immobiliers et autres créances douteuses. « En supposant qu’une grande part des prêts dits normaux deviennent des prêts de catégorie inférieure et qu’ils soient provisionnés au même niveau que celui observé fin 2012, cela aboutirait à plus de 10 milliards d’euros de provisions supplémentaires, ont calculé les analystes de Fitch Ratings. Si certains de ces prêts deviennent des créances douteuses et exigent une couverture pour dépréciation plus élevée, alors le niveau de nouvelles provisions pourrait être bien supérieur. » Autant de provisions qui pourraient déclencher des besoins de fonds propres évalués, à ce stade, entre 3 et 4 milliards d’euros. Certains observateurs ont même la main beaucoup plus lourde. Les analystes d’Exane BNP Paribas estiment ainsi que si le taux de couverture pour ces crédits refinancés devait être augmenté de 40 %, cela exigerait 30 milliards d’euros de provisions supplémentaires !

Les banques espagnoles n’avaient pas forcément besoin de cela. Depuis le début de l’année, elles ont enregistré une nouvelle dégradation de la qualité de leurs actifs. Le taux de créances douteuses de Caixabank ressortait ainsi à 9,4 % fin mars, contre 8,62 % fin 2012 et 5,25 % au premier trimestre 2012. Pour sa part, Sabadell a vu ses créances douteuses bondir à 9,7 % contre 6 % au 31 décembre 2012, tandis que Santander a vu ce même ratio passer en trois mois de 3,8 % à 4,1 % sur son seul marché domestique. Dans un tel contexte, la consolidation du secteur bancaire espagnol semble avoir de beaux jours devant elle. De fait, plusieurs opérations de rapprochement ont été entérinées au cours des dernières semaines. Ibercaja et Caja3 ont ainsi confirmé leur fusion le 23 mai dernier. Quant à Banca CEISS, nationalisée suite à une injection de 604 millions d’euros du Frob (fonds d’aides publiques des banques), la Banque d’Espagne a accepté début mai qu’Unicaja en prenne le contrôle. Le secteur bancaire espagnol n’a donc pas totalement achevé sa mue.

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