DOSSIER IT dans l'asset management

Solvabilité II, les fonds se mettent à nu

le 03/10/2013 L'AGEFI Hebdo

Les assureurs ont besoin d'accéder aux données ligne à ligne de leurs fonds. Sociétés de gestion, administrateurs de fonds et prestataires de services relèvent le défi.

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Le report de l'entrée en vigueur de la directive Solvabilité II ne leur facilite pas la tâche, mais les investisseurs institutionnels concernés restent mobilisés. Ainsi, il était demandé aux assureurs de remettre à l'Autorité de contrôle prudentiel (ACP) leur reporting quantitatif, dit QRT, au titre de 2012 le 6 septembre dernier. Un exercice d'entraînement pour la profession. A terme, les assureurs devront analyser l'ensemble de leurs portefeuilles par niveaux de risques, nécessitant une transparence accrue, dite « transparisation », des fonds.

Autrement dit, les compagnies devront pouvoir récupérer un grand nombre de données sur chaque ligne détenue directement ou via des fonds afin de calculer les fameux ratios de solvabilité SCR (Solvency Capital Requirement). « Les assureurs commencent à faire de la 'transparisation', mais chacun de son côté, pour le moment sans logique industrielle », constate François Pradel, directeur de l'offre back-office de l'éditeur de logiciel Linedata.

L'idéal serait de développer un modèle standard d'échange de données afin que les assureurs, les institutions de prévoyance et les mutuelles puissent calculer leurs ratios de risque en mixant des données certes issues de sources différentes mais compatibles. « La récolte de données sera protéiforme : un assureur pourra demander les inventaires enrichis de ses fonds aux différentes sociétés de gestion dont il est client, à son dépositaire ou à un prestataire externe » prédit Thierry Saintot, senior manager du cabinet de conseil Ailancy.

Victimes collatérales de la directive Solvabilité II, les sociétés de gestion veulent transformer la menace en opportunité : elles iront au-delà de la transmission des inventaires enrichis, en calculant par exemple des SCR par fonds. Objectif : développer, à terme, des gammes de produits gérés sous contrainte de SCR spécifiquement dédiés aux institutions soumises à Solvabilité II.

1 ligne = 78 caractères

L'Association française de gestion financière (AFG) s'est donc saisie du dossier via son groupe de travail Solvabilité II présidé par Frédéric Bompaire, responsable des affaires publiques d'Amundi. « Nous avons travaillé avec l'AF2I (Association française des investisseurs institutionnels) et avec le groupe Ampère pour définir un format standard d'échange de données afin que toutes les sociétés de gestion transmettent les informations sous le même modèle aux institutions concernées par Solvabilité II. » Le Club Ampère est une association réunissant 14 sociétés de gestion autour des questions de reporting. Il a défini une matrice de données composée de 78 caractères pour chaque ligne d'un fonds ou d'un mandat. Autrement dit, une même ligne, par exemple une émission obligataire détenue par un fonds, sera caractérisée par 78 données différentes incluant le code de l'émetteur, sa notation, la devise, etc. Un inventaire extrêmement détaillé.

« Nous avons défini cette matrice en accord avec le groupe de travail commun à l'AFG en appliquant la 'transparisation' à deux niveaux. Ainsi, nous recherchons les informations pour chaque ligne d'un fonds, et pour chaque ligne des fonds détenus par le fonds d'origine, mais pas au-delà dans un souci d'efficacité », explique Aline Flamain, directeur du service clients de Natixis AM et membre du bureau du Club Ampère.Ce qui représente déjà des milliers de données à manipuler et à transférer. Pis, certaines ne sont pas encore totalement stabilisées. « Le LEI ('legal entity identifier'), identifiant unique des intervenants sur les marchés financiers, sorte de numéro d'identité des émetteurs, est en cours de déploiement. Nous pourrons l'intégrer le moment venu, mais c'est trop tôt pour l'instant », constate Luc Peyronel, directeur général de CM-CIC Asset Management et président de l'association FundsXML France qui œuvre pour l'adoption du langage XML dans les échanges de données. L'équipe de Funds XML France travaille d'ailleurs à développer le format Ampère en langage XML. « Si les sociétés de gestion utilisent le langage XML pour transmettre les données aux assureurs, ceux-ci pourront alors consolider les informations sans risque d'erreur », complète François Van Renterghem, représentant de Funds XML France.

Autre problématique de taille, le transfert par les sociétés de gestion aux assureurs de l'ensemble de ces données soulève la questions des liens avec les prestataires externes comme Bloomberg, Thomson Reuters ou les agences de notation. Car une partie importante des informations issues du processus de transparence sont des données propriétaires. « Les fournisseurs de données veulent revoir le périmètre de leur offre sous prétexte que les sociétés de gestion sont amenées à transférer ces informations à des tiers, indique Frédéric Bompaire. Mais nous voulons éviter les facturations en cascade : il ne faut pas facturer deux fois les données, à la sortie à la société de gestion et à l'entrée chez l'assureur qui règle déjà certains abonnements par ailleurs. »

Le bras de fer entre les sociétés de gestion et les fournisseurs de données est donc engagé. « Nous cherchons à nous affranchir des fournisseurs de données en choisissant systématiquement des données libres de droit, fait savoir Aline Flamain. A ce titre, le report de l'entrée en vigueur de la directive nous donne le temps nécessaire pour y parvenir. » Ainsi, la notation des émetteurs et des émissions pourrait être remplacée, dans le format Ampère, par l'échelle de risque définie par l'autorité européenne des assurances, l'Eiopa (European Insurance and Occupational Pensions Authority). « Certaines compagnies d'assurances demandent d'ores et déjà à leurs sociétés de gestion des inventaires au format Ampère », ajoute Aline Flamain. Cette maison réalisera en interne ces reportings enrichis pour ses clients assureurs. D'autres sociétés de gestion pourront sous-traiter l'opération à des prestataires externes comme les administrateurs de fonds.

Connexions

Car les sociétés de gestion ne sont pas les seuls acteurs sur ce marché. Ainsi, les métiers du titre se mettent en ordre de bataille. « Les sociétés de gestion sont dans une démarche réactive : elles doivent être capables de fournir des inventaires enrichis pour ne pas perdre leurs clients assureurs, analyse Thierry Saintot. A l'inverse, les métiers titres ont une démarche proactive : ils voient là le moyen de capter un nouveau business. » D'autant que les acteurs comme BNP Paribas Securities Services, Caceis ou Société Générale Securities Services ont accès aux données nécessaires.

Les compagnies d'assurances pourront ainsi directement passer par leurs administrateurs de fonds pour centraliser les données nécessaires au calcul de SCR, sans passer par les sociétés de gestion dont elles sont clientes. C'est d'ailleurs de que vient d'annoncer BNP Paribas Cardif (lire l'entretien). « Il existe déjà des connexions entre les grands dépositaires français, précise Thierry Saintot. Il sera donc relativement aisé pour un dépositaire d'aller demander à un autre l'inventaire ligne par ligne d'un fonds pour le compte de son client assureur. » Mais là encore, la question du transfert de données propriétaires se pose.

Enfin, des prestataires de services sont aussi sur les rangs. Ainsi, Morningstar a été mandaté l'an dernier par CNP Assurances pour pouvoir lire ses fonds ligne par ligne. De même, l'éditeur de solutions informatiques Linedata développe lui aussi une offre. « C'est aux assureurs que revient la responsabilité du calcul du SCR à partir des caractéristiques des fonds qu'ils détiennent. Il est donc logique qu'ils souhaitent assurer en interne la 'transparisation' des fonds. Nous finalisons actuellement une solution pour les y aider, confie François Pradel. Elle consistera à récupérer d'une part les inventaires des fonds ligne à ligne auprès des sociétés de gestion sous un format unique, et d'autre part les caractéristiques techniques de chaque ligne auprès de nos fournisseurs habituels de données. Ainsi, l'assureur sera certain de la cohérence des données qui lui seront fournies. »

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