Société Générale se renforce sur un marché bancaire russe en plein doute

le 17/10/2013 L'AGEFI Hebdo

La banque monte au capital de sa filiale Rosbank, à l’heure où les agences de notation s’inquiètent du déclin de la rentabilité des banques locales.

Société Générale consolide son enracinement sur le marché bancaire russe. Sept ans après sa montée au capital de Rosbank, le groupe français s’apprête à porter à 92,4 % sa participation en rachetant les 10 % détenus par la banque russe VTB. La transaction, dont la finalisation est attendue au quatrième trimestre, « aura un impact financier positif pour Rosbank et un impact limité sur le ratio [de fonds propres] Core tier one du groupe », a sobrement indiqué la banque de La Défense.

L’enjeu est ailleurs. En sortant du tour de table un actionnaire qui est aussi l’un de ses principaux concurrents, Société Générale a désormais les coudées franches pour accélérer le développement de sa filiale russe, clé de voûte de sa stratégie de développement de la banque de détail à l’international. Dès le mois de juin, Frédéric Oudéa, PDG de Société Générale, n’avait d’ailleurs pas caché son ambition : porter le rendement des fonds propres (RoE) de Rosbank à 15 % à horizon 2015, contre 10 % pour l’ensemble du groupe (L’Agefi Hebdo du 4 juillet 2013).

Créances douteuses

Le pari est osé. « Au cours des 12 à 18 prochains mois, les conditions d’exploitation pour les banques russes vont être compliquées », prévient d’ailleurs Eugene Tarzimanov, senior credit officer chez Moody’s. Dans un contexte de ralentissement de la croissance économique, il juge en effet que « la qualité des actifs des banques va se détériorer et leur rentabilité décliner car elles devront augmenter leurs provisions pour créances douteuses. » Le fort développement du secteur bancaire russe depuis le début des années 2000, avec une croissance moyenne de l’actif global de près de 29 % par an, a en effet principalement été soutenu par le dynamisme du crédit tant aux entreprises qu’aux particuliers. Or depuis l’été 2012, la croissance des prêts aux entreprises a subi un sérieux coup frein, passant de 25 % en juin 2012 à 14,2 % à fin avril, selon une étude des services économiques du Trésor français. Seuls les crédits aux particuliers soutiennent l’activité, avec un taux de progression de 36,5 % fin avril 2013. Or « si les prêts accordés aux particuliers ne représentent que 26 % de l’ensemble des crédits », observe James Watson, managing director chez Fitch Ratings, ce développement s’est souvent fait de manière débridée. « A mi-2013, plus de 60 % des prêts accordés aux particuliers sont des prêts non sécurisés ('unsecured loans') ou non garantis », souligne James Watson, qui table sur un « ralentissement de la croissance de ces crédits non sécurisés de 35 % à fin 2013 et de 25 % en 2014 ».

Une dynamique qui, selon Eugene Tarzimanov, « crée un risque de crédit très élevé pour de nombreuses banques actives dans ce secteur d'activité ». De fait, si la part des créances douteuses dans les portefeuilles des banques a très légèrement diminué, passant de 5 % fin mai 2012 à 4,6 % fin mai 2013, « elles ont augmenté en valeur de 92 milliards de roubles (2 milliards d’euros) sur la période, soit +7,3 % », note le rapport de la direction générale du Trésor.

Ralentissement du crédit

Une situation appelée à perdurer. « Nous anticipons que les prêts ‘problématiques’ dépassent le seuil des 10 % de l’ensemble des prêts bancaires au cours des 12 à 18 prochains mois, contre 8 % fin 2012 », avance Eugene Tarzimanov. Soit une source potentielle de nouvelles provisions pour créances douteuses dans le bilan des banques. « L’augmentation des pertes sur crédit pour les prêts aux particuliers pourrait constituer un test pour la rentabilité de banques russes », ne cache pas Yulia Kozlova, analyste crédit chez Standard & Poor’s (S&P). Cette dégradation de la qualité des actifs intervient surtout dans une période où le crédit doit s’attendre à des lendemains difficiles. Moody’s estime en effet que le taux de croissance des prêts sur le marché russe devrait passer de 20 % en 2012 à 10 % à 15 % en 2013-2014, tandis que S&P table sur un fort ralentissement de la croissance des crédits aux particuliers, de 40 % en 2011-2012 à 25 %-30 % en 2013 et 2014. Surtout, « la hausse des crédits observée depuis début 2010, plus rapide que celle des fonds propres, a provoqué une diminution graduelle du ratio de capitalisation à 13,5 % fin mai 2013 », relève la direction générale du Trésor, pour qui « la tendance est tout même inquiétante ». De la capacité à naviguer dans ces eaux troubles dépendra donc le succès de Société Générale en terre russe.

A lire aussi