Sepa, chronique d’une catastrophe à éviter

le 21/11/2013 L'AGEFI Hebdo

Migrer au Sepa est devenu une urgence pour les petites entreprises. Les banques auront des solutions de rechange, mais leur facturation pourrait peser lourd.

Illustration: Fotolia

Faut-il s’attendre à une catastrophe le 1er février 2014, date à laquelle tous les virements et prélèvements devront être envoyés au format Sepa* ? Probablement pas, le pire n’est pas certain. Le sujet reste d’ailleurs beaucoup plus délicat sur le prélèvement Sepa (SDD, sepa direct debit) qui implique une prise en charge de la gestion du mandat par les créanciers, que sur le virement Sepa (SCT, sepa credit transfer) nécessitant des adaptations moindres. Néanmoins, la bascule sera certainement émaillée d’accrocs car beaucoup d’entreprises ne seront pas prêtes. Bien sûr, depuis que la date butoir est connue, les appels à la mobilisation se sont multipliés : banques, Banque de France, Banque centrale européenne (BCE), éditeurs de logiciels, sociétés de conseil, experts-comptables… Mais pour être véritablement efficace et toucher toutes les entreprises concernées, et pas seulement les grands remettants, cette communication aurait dû être réalisée rapidement et au plus haut niveau, par les politiques. Il a fallu attendre le 23 septembre pour que Pierre Moscovici, ministre de l’Economie et des Finances, prenne la parole à ce sujet avec l’aide de Christian Noyer, gouverneur de la Banque de France. Résultat : un retard à l’allumage qui, même s’il n’est pas spécifiquement français, risque de nuire aux petites entreprises, focalisées sur des préoccupations plus vitales au quotidien.

Le 24 octobre, la BCE, dans son deuxième rapport sur la migration au Sepa, alertait sur les risques encourus par une préparation trop tardive : « De nombreux acteurs de premier plan ont décidé de ne migrer qu’au dernier trimestre 2013, voire plus tardivement. » Cette approche génère des risques opérationnels et limite la capacité des acteurs à faire face à des problèmes ou des évolutions imprévues pouvant survenir pendant la période de transition au Sepa.

Goulets d’étranglement

Le rapport souligne également les risques posés par une migration en big bang : problèmes de capacité et goulets d’étranglement que pourraient rencontrer les prestataires de services et les vendeurs de logiciels en fin d’année, manque de temps des utilisateurs finaux pour s’adapter aux nouvelles normes des prestataires de services de paiement, manque de temps également pour tester efficacement leurs propres systèmes…

Le 5 novembre, la Fédération des banques françaises, la CGPME (Confédération des PME) et le Medef se mobilisaient, diffusant des informations préoccupantes issues d’une enquête de la CGPME : 56 % des PME ne connaissent pas le Sepa et, parmi celles qui le connaissent mais qui n’ont pas encore émis de virement, 48,7 % n’ont pas planifié l’évolution de leurs instruments de paiement. Globalement, 44,6 % des TPE et PME déclarent n’avoir toujours pas planifié leur migration au Sepa et les intentions de migration se concentrent sur le mois de janvier 2014. Si ces entreprises ne sont pas prêtes, les conséquences en seront immédiates : blocage des règlements clients, impossibilité de régler les factures fournisseurs ou de payer les salaires. Leur trésorerie pourrait s'en ressentir…

Heureusement, les banques, elles, sont prêtes depuis quelque temps déjà. « Nos clients établissements de crédit sont des industriels des paiements. Ils ont prévu des bascules étalées entre septembre et fin novembre, lesquelles se passent bien même s’il y a toujours quelques ajustements à faire. Nous sommes sereins pour le 1er février 2014 », affirme Pascal Martinez, directeur commercial de Linedata. La plupart des banques, en effet, se préparent depuis des mois, voire des années, à gérer les flux SCT et SDD, les leurs comme ceux de leurs clients. La Bred, par exemple, traite 68 % des virements et 30 % des prélèvements sous format Sepa et ses flux représentent environ la moitié de ceux de la place. La banque se dit prête pour la montée en charge de la dernière ligne droite. Elle met en avant sa stratégie européenne, définie dès 2007, qui l’a conduite à investir lourdement pour être l'un des premiers acteurs du Sepa en France, mais aussi à terme en Europe avec la création d’EPBF Services, un établissement de paiement installé en Belgique et destiné à traiter les flux et vendre de nouveaux services liés au Sepa. Une offre plutôt dédiée aux grandes entreprises qui réalisent des appels d’offres internationaux, mais la Bred et ses filiales ont des solutions différentes selon la taille et les besoins des clients : web banking permettant d’effectuer des virements et de créer une base de mandats, outil de gestion des mandats, signature électronique...

Des coûts sans bénéfices immédiats

Côté entreprises, force est de constater que même pour celles qui s’y sont prises assez tôt, la migration a été un long chemin cahoteux rempli de surprises liées à des interprétations différentes concernant les formats, la place des informations, la signification des codes, etc. Selon les cabinets conseil, de nombreux ajustements seront nécessaires et les tests doivent donc être lancés au plus tôt pour identifier les points à corriger. Les grands remettants (80 % des volumes de SDD), mobilisés depuis longtemps sur le chantier, ont migré ou sont en cours de migration. Les entreprises de taille intermédiaire ont opté pour des solutions différentes selon leurs activités et leur géographie. Le Groupe Yves Rocher, par exemple, a retenu Slimpay pour migrer ses trois marques et leurs filiales dans huit pays : « Nous avons légèrement adapté les flux sortants de nos applicatifs commerciaux avec les codes BIC-IBAN, raconte Laurent Delaurière, directeur de la trésorerie. Ils sont ensuite envoyés chez Slimpay, qui gère les mandats et transforme ces flux en SDD avant de nous les retourner et nous les transmettons à nos banques. Une fois les tests et les ajustements réalisés, l'ensemble fonctionne bien. Nous sommes satisfaits d’avoir fait appel à des professionnels du paiement.  » Le projet a démarré en juillet 2013 et le passage en production est en cours. Parmi les bénéfices attendus, une réduction des coûts qui devrait tout juste compenser les investissements de migration, et sans doute une meilleure fiabilité des paiements transfrontaliers.

« Une partie des petits émetteurs ne réalisant pas plus de quelques milliers de prélèvements sont les plus nombreux et les plus en retard. Des solutions en mode Saas les aideront grandement dans leur migration, estime Arnaud Bruneton, directeur d’activité chez Syrtals, cabinet conseil spécialisé en traitement des flux. Néanmoins, une révision des processus s’impose car la gestion du mandat leur revient désormais et la gestion des impayés est plus complexe qu’avant avec la gestion de la séquence. Leur principal souci est l’absence de retours sur investissement immédiat. Il faudra attendre avant de trouver des moyens d’optimiser ce nouvel instrument de paiement. »Thibault Lanxade, PDG d’Aqoba et représentant du Medef, se veut rassurant : « Certes, il y a urgence mais il faut éviter la précipitation et ne pas négliger les aspects positifs du Sepa, estime-t-il. On parle de bug, de rupture de trésorerie mais il y aura aussi des bénéfices pour les entreprises : des opérations plus rapides, notamment pour celles qui exportent, une fiabilité accrue pour les paiements à l’étranger, de nouveaux services à venir… »

En attendant ces jours meilleurs, l’échéance arrive à grand pas et inquiète les banques qui vont devoir gérer des flux qui ne seront sans doute pas conformes au Sepa. Plusieurs d’entre elles ont prévu un renforcement des équipes de back office pour pouvoir traiter manuellement les virements et prélèvements non Sepa.

Plan B

Certaines craignent un retour en force du chèque comme alternative au SCT ou au SDD dans les entreprises qui ne seront pas à l’heure. Et même si cela leur a été interdit, il est fort probable que les banques aient mis en place en guise de plan B des convertisseurs permettant de transformer les virements et prélèvements au format Sepa, au moins temporairement. Elles ne peuvent tout de même pas laisser tomber leurs clients au moment fatidique. Mais il y aura des contreparties. « Les banques qui proposeront ce service le factureront, ce qui grèvera la marge des entreprises, prévoit Mariano Marcos, associé chez PwC. Les entreprises pourront être confrontées à des retards d’encaissements, ce qui entraînera une dégradation du besoin en fonds de roulement de ces entreprises qui ont déjà une trésorerie tendue. Les banques seront-elles compréhensives et leur accorderont-elles des liquidités le temps de passer au Sepa, ce n’est pas certain… » Conçu comme un facteur de progrès pour les entreprises en Europe, il serait dommage que le Sepa les fragilise un peu plus

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