Le secteur de l’assurance plie mais ne rompt pas

le 01/03/2012 L'AGEFI Hebdo

Les résultats 2011 ont pâti de la crise financière et de la forte morosité qui a gagné l’assurance-vie.

CNP Assurances peut se targuer d’une hausse de 17,4 % de son résultat opérationnel, le meilleur parmi les principaux intervenants.

Les assureurs font de la résistance. A l’issue d’une année 2011 marquée par une double crise sur les marchés actions et les dettes souveraines, « les bilans ont finalement très bien encaissé les chocs », juge Thomas Fossard, analyste chez HSBC. « Il n’y pas eu de mauvaises surprises en 2011 et les résultats sont plutôt de bonne facture, insiste Raphaël Caruso, analyste chez Raymond James Euro Equities. Même CNP Assurances, dont la situation était préoccupante à mi-année, a réussi à redresser la barre. » L’heure n’est pourtant pas au triomphalisme. Si les compagnies sont restées bénéficiaires, les turbulences boursières et l’aggravation de la crise de la dette grecque ont grevé leurs comptes 2011. CNP Assurances, justement, a vu son bénéfice net reculer de 17 % en raison de 332 millions d’euros de dépréciations d’actifs, tandis que celui de Crédit Agricole Assurances a chuté de près de 60 % - avec une perte de 124 millions d’euros au second semestre -, desservi par 1 milliard d’euros de provisions sur ses titres d’Etat grecs.

De même, les profits d’Allianz, premier assureur européen, ont fondu de moitié, plombés par 1,9 milliard d’euros de dépréciations d’actifs (dont 516 millions sur la Grèce). Quant à Axa, si son résultat net progresse de 57 % grâce à 2 milliards d’euros de plus-values de cessions, son résultat courant accuse un repli de 15 % sous le poids de la Grèce (387 millions d’euros de dépréciations) et des actions (308 millions d’euros). Le paysage va toutefois s’assombrir avec les résultats de Groupama, attendus le 16 mars. Dans un entretien au Figaro, Thierry Martel, son directeur général, a dévoilé « un résultat net déficitaire pour 2011 » en raison de la crise grecque, qui lui a coûté plus de 2 milliards d’euros, et de dépréciations sur son portefeuille d’actions (15 % de ses actifs). « Globalement, les résultats sont dans le registre de la prudence, voire de la déception, nuance Marc-Philippe Juilliard, directeur senior en charge de l’assurance chez Fitch Ratings. Toutefois, nous n’avons pas vu de résultats catastrophiques. Or au regard du contexte, on aurait pu s’attendre à voir des difficultés plus significatives chez certains acteurs. »

Scepticisme

De fait, les compagnies sont parvenues à améliorer sensiblement leur résultat opérationnel. Celui-ci ressort en hausse de 5 % chez Axa, tandis qu’il progresse de 17,4 % chez CNP Assurances et de 15,8 % chez Crédit Agricole Assurances. Seule Allianz a fait état d’un recul de 4,6 % en raison de son exposition aux catastrophes naturelles. Les disparités restent toutefois fortes selon les métiers. En assurance-dommages, les croissances du chiffre d’affaires et des résultats techniques s’expliquent par la poursuite des hausses tarifaires pratiquées depuis deux ans. Mieux, l’absence d’événements naturels d’ampleur en Europe leur a permis d’améliorer significativement leurs ratios combinés (sinistres et frais rapportés aux primes). Il baisse ainsi de 1,4 point chez Axa, à 97,9 %, celui d’Allianz France ressortant à 97,9 % contre 102,7 % un an plus tôt.

En revanche, les compagnies ont connu un sérieux trou d’air en assurance-vie. Le résultat opérationnel de cette branche d’activité est en fort repli chez les principaux acteurs : -9 % chez Axa et -15,6 % pour Allianz. « L’environnement n’est pas favorable à l’assurance-vie traditionnelle dans un contexte de taux d’intérêt bas qui mettent les marges sous pression, explique Thomas Fossard. Mais l’érosion des marges a été en grande partie contenue en 2011. » Les ténors du secteur ont surtout pâti d’une collecte nette en berne, et ce sur les principaux marchés européens. Elle a ainsi reculé de 61 % chez Axa, avec 300 millions d’euros de sorties de capitaux au second semestre, tandis que celle de Crédit Agricole Assurances chute de 67 %. Allianz fait pire avec une chute de 86 % de ses cotisations nettes.

La situation est particulièrement criante sur le seul marché français, victime de cinq mois consécutifs de décollecte au second semestre. La collecte nette chute de 67 % pour CNP Assurances dans l’Hexagone, celle d’Axa France accusant un repli encore plus brutal (-77 %), pénalisée par 172 millions d’euros de décollecte au quatrième trimestre. Les raisons d’un tel marasme sont connues : multiplication des rachats et, surtout, politique volontariste des banques d’orienter leurs clients vers des produits d’épargne de bilan dans la perspective du futur ratio de liquidité de Bâle III. « Ce n’est pas un feu de paille, estime Marc-Philippe Juilliard. En 2012, les banques vont encore plus orienter l’épargne de leurs clients vers des produits de bilan au détriment de l’assurance-vie qui est aujourd’hui confrontée à un problème structurel. »

Professionnels et observateurs ne se montrent guère optimistes pour l’avenir. « L’assurance-vie épargne ne s’oriente pas vers des jours plus glorieux et les clients sont relativement peu réceptifs aux contrats en unités de compte », souligne Marc-Philippe Juilliard. Si Nicolas Moreau, directeur général d’Axa France, évoque « un retour à une certaine normalité sur le marché » en janvier, certains de ses collègues sont plus sceptiques. « La crise n’est pas terminée sur le marché de l’assurance-vie en France, a ainsi jugé Gilles Benoist, directeur général de CNP Assurances. Il n’est pas exclu que les volumes de versements futurs soient moindres. Nous sommes à un tournant de l’activité en France et l’assurance-vie va retrouver sa vraie vocation qui n’est pas de concurrencer des produits bancaires de court terme mais de constituer une vraie réserve d’épargne longue et de financer les retraites et la dépendance. »

Dans un tel contexte, les assureurs vont devoir plancher sérieusement pour redynamiser une activité en perte de vitesse. D’autant que la voie des contrats dits « variable annuities » est loin d’avoir encore porté ses fruits. Parier sur ces produits comporte des risques financiers majeurs, comme Axa l’a appris à ses dépens. En 2011, le groupe a surpris le marché en annonçant une charge de 943 millions d’euros liée à la réduction de l’écart d’acquisition attribuable à son portefeuille américain de « variable annuities ». « L’industrie va devoir réfléchir à l’évolution nécessaire des produits traditionnels d’assurance-vie, estime Thomas Fossard. L’environnement financier crée beaucoup de contraintes sur la gestion actif-passif des acteurs. »

Plus de garanties

Certains professionnels évoquent déjà ce que pourrait être l’assurance-vie de demain. « Les produits basiques vont progressivement disparaître pour intégrer plus de garanties, qui auront un coût, ne cache pas Gilles Benoist. Cela pourra être assorti de mécanismes intégrant les risques les plus graves de la vie tels que la dépendance. » Mélanger prévoyance (garanties dépendance, assurances décès,etc.) et épargne est maintenant une piste explorée par de nombreuses compagnies. « Ce type de produit peut en effet constituer une solution, estime Marc-Philippe Juilliard. C’est une piste à laquelle les assureurs songent et qui peut représenter un intérêt pour les assurés. » Confrontées à la morosité de l’assurance-vie, les compagnies ont déjà retrouvé goût pour la prévoyance. L’an dernier, Axa a enregistré une croissance de 13 % de ses affaires nouvelles dans cette branche, et CNP Assurances de 11 %. Cette activité présente également l’avantage d’offrir un niveau de rentabilité supérieur à l’assurance-vie traditionnelle. Les assureurs devront cependant trouver d’autres relais de croissance à l’aube d’une année 2012 aux perspectives peu réjouissantes. « Nous anticipons des conditions mondiales similaires en 2012, avec une amélioration modeste au second semestre », a ainsi pronostiqué Michael Diekmann, président du directoire d’Allianz. « Dégager de la rentabilité va être compliqué car 2012 va être une année de transition, avance Thomas Fossard. La visibilité est faible. » Les assureurs sont prévenus.

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