Le secteur de l’assurance fragilisé pour l’année

le 07/04/2011 L'AGEFI Hebdo

Les catastrophes naturelles pèsent sur les réassureurs européens qui pourraient augmenter leurs tarifs.

Depuis le 11 mars, les regards restent tournés vers le Japon. Le cabinet de modélisation et d’évaluation AIR Worldwide a estimé entre 20 et 30 milliards de dollars (14,2 à 21,3 milliards d’euros) le coût de la catastrophe qui s’y déroule pour l’industrie mondiale de l’assurance, soit la deuxième catastrophe naturelle la plus coûteuse de l’histoire (voir le tableau), tandis que son concurrent Eqecat penche plutôt pour une fourchette de 12 à 25 milliards de dollars. Si les assureurs japonais paieront un très lourd tribut, les coûts pour les réassureurs s’annoncent considérables. Selon les dernières estimations, ils s’élèvent d’ores et déjà à 3,91 milliards de dollars (2,8 milliards d’euros) pour les quatre acteurs européens Swiss Re, Munich Re, Hannover Re et Scor. « Les modèles des réassureurs permettent assez facilement d’estimer les dommages directs liés aux catastrophes naturelles, explique Philippe Mallet, associé au sein du cabinet Exton Consulting. En revanche, les dommages indirects tels que les pertes d’exploitation pour les entreprises sont beaucoup plus difficiles à évaluer. » Les professionnels restent d’ailleurs prudents. Le marché de l’assurance londonienne, le Lloyd’s of London, livrera ainsi son estimation dans le courant du mois de mai.

Le cyclone Yasi, les inondations en Australie, le double tremblement de terre en Nouvelle-Zélande : le début 2011 n’épargne pas les réassureurs. « Il s’agit du pire premier trimestre en termes de dommages assurés dans l’histoire de l’industrie de la réassurance mondiale », estime Chris Waterman, managing director responsable du département assurance chez Fitch Ratings. Selon les calculs des analystes de Keefe, Bruyette&Woods (KBW), ces événements naturels ont d’ores et déjà coûté 7,7 milliards de dollars (5,45 milliards d’euros) aux quatre principaux réassureurs européens. « Ce montant représente un peu moins du cinquième des dommages assurés, estimés à 40 milliards de dollars », précise William Hawkins, analyste chez KBW. Mais ce premier trimestre s’ajoute aussi à une année 2010 particulièrement onéreuse : selon l’étude Sigma réalisée par Swiss Re, les catastrophes naturelles ont coûté l’an dernier au secteur mondial de l’assurance quelque 40 milliards de dollars, auxquels il faut ajouter 3 milliards au titre de catastrophes techniques. Le Lloyd’s a ainsi été très affecté (voir le graphique).

Des traces au bilan

Après seulement trois mois d’activité, les « assureurs des assureurs » ont quasiment tous consommé l’intégralité de leur budget 2011 consacré aux catastrophes naturelles. « Nous pensons que seul Hannover Re n’a pas encore épuisé son budget annuel grâce à la diversification géographique de ses activités et ses protections via la rétrocession », indique William Hawkins. Pour les autres, la situation devrait laisser des traces au bilan. Munich Re a d’ores et déjà indiqué qu’il lui était impossible de maintenir son objectif de résultat net fixé à 2,4 milliards d’euros pour 2011, « la charge liée aux catastrophes naturelles dépensant jusqu’à présent le volume attendu pour cette période de l’année », a reconnu le groupe. Les autres acteurs devraient être logés à la même enseigne.

« L’accumulation de catastrophes va affecter significativement la rentabilité des réassureurs et les conduire à revoir à la baisse leurs prévisions pour l’année, juge ainsi Chris Waterman. En outre, elles exposent leurs bilans à de nouveaux sinistres majeurs qui pourraient survenir plus tard dans l’année. » C’est justement ce qui inquiète les observateurs qui ont en ligne de mire la saison des ouragans de juin à octobre. « Si le secteur connaît une mauvaise saison, les renouvellements vont être particulièrement compliqués », ne cache pas Hervé Houdard, directeur général de Siaci Saint Honoré. « L’érosion du capital pour les réassureurs pour l’ensemble de l’année 2011 n’est pas encore certaine et dépendra du niveau de catastrophes pour le restant de l’année, renchérit Dominic Simpson, senior credit officer au sein de l’équipe de réassurance européenne de Moody’s. Elle risquerait de devenir un vrai problème si, par exemple, il y avait un ouragan de la taille de Katrina. »

Pour l’heure, point de catastrophisme. Les récentes catastrophes naturelles ne seraient pas de nature à mettre à mal la solidité financière ou la solvabilité des réassureurs. Le marché de l’assurance londonienne a ainsi assuré que ses syndicats avaient suffisamment de fonds pour absorber une perte liée au séisme et au tsunami de 64 milliards de dollars. « L’industrie évoque souvent le chiffre de 100 milliards de dollars de dommages nécessaires pour provoquer un impact sur le marché, explique Miles Trotter, analyste au sein d’AM Best. Si l’on s’en tient au chiffre de 50 milliards de dollars évoqué comme limite supérieure pour les catastrophes naturelles intervenues au premier trimestre 2011, cela laisse une marge importante. »

« On est encore loin de ce risque d’insolvabilité, même si les réassureurs espèrent que la série noire va s’arrêter », estime Philippe Mallet. « Pour avoir un changement majeur sur le marché, il faudrait un événement de l’ordre de 50 à 80 milliards de dollars et nous n’y sommes pas encore, précise Marc Beckers, responsable Aon Benfield Analytics EMEA (modélisation des catastrophes). Pour cette raison, il n’y a pas à ce stade d’inquiétude sur le capital des grands réassureurs mondiaux. Toutefois, la situation peut se révéler plus difficile pour des compagnies qui ont pris davantage de risques dans cette région Asie-Pacifique pour des raisons de diversification, à l’instar de certains réassureurs bermudiens comme Flagstone Re. »

Révision tarifaire

Ce contexte pourrait en revanche pousser les réassureurs à revoir leurs tarifs à la hausse, après plusieurs années de stabilisation. Une nécessité pour maintenir et préserver leurs résultats techniques. « Quand on combine les sinistres majeurs survenus depuis le début de l’année avec la perspective d’autres catastrophes à venir, cela pourrait éventuellement conduire à un changement positif du cycle tarifaire », estime Chris Waterman. Surtout, « cette multiplication de catastrophes naturelles va consommer les fonds propres de certains réassureurs et donc les capacités disponibles sur le marché, ajoute Philippe Mallet. Mécaniquement, cette situation va entraîner une hausse des prix de la réassurance ». Reste que les professionnels ne sont pas tous aussi affirmatifs : « Il est encore trop tôt pour savoir si les événements au Japon constituent un tournant », estimait récemment Richard Ward, directeur général du Lloyd’s of London. Et si la hausse des tarifs se matérialise, il est difficile de dire dans quelle proportion, d’autant que les renouvellements de traités qui devaient débuter au 1er avril pour la zone Asie ont été reportés à juillet. « L’actuel niveau de catastrophes pourrait conduire à une stabilité des tarifs sur certaines lignes d’activités tandis qu’il y a de fortes chances pour que l’on assiste à une hausse importante sur les lignes de business affectées, estime Dominic Simpson. Pour ce qui concerne la catastrophe au Japon, des estimations initiales évoquent des augmentations de l’ordre de 20 %, mais ce chiffre pourrait même être plus élevé à l’issue des négociations sur les renouvellements de tarifs. »

« Les hausses de tarifs devraient être localisées sur certains marchés et sur certaines lignes d’activités, en premier lieu les catastrophes naturelles, estime pour sa part Marc Beckers. Pour l’heure, il n’y a pas de raison d’avoir des hausses de prix pour l’ensemble du marché mondial de la réassurance. »

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