Réseaux français, les lendemains qui déchantent

le 30/08/2012 L'AGEFI Hebdo

Conjoncture et réglementation contraignent la banque de détail.

Deux réseaux qui se font face dans une rue de Lyon en 2012.

A son tour, la banque de détail en France souffre. Les publications semestrielles l’ont montré tandis que celle de Crédit Agricole, dont les caisses régionales affichent le meilleur rapport entre frais de gestion et produit net bancaire (PNB) du secteur avec un coefficient d’exploitation de 55,4 % fin 2011, était attendue (voir les tableaux). Centres de services partagés, externalisation des back-offices (en paiements, crédits à la consommation, etc.) et autres leviers pour une plus grande efficacité opérationnelle ont déjà été activés. Mais « une seconde vague d’actions, plus structurante encore, apparaît avec une simplification des gammes de produits et de l’organisation (mise en place jusque-là pour conquérir le monde et les clients) », explique Stéphane Pottier, associé chez Roland Berger. Les groupes bancaires français qui ont mis l’accent sur les réseaux dans leur modèle après que la crise les a poussés à définir leurs métiers cœur n’ont peut-être pas d’autre choix. « Ce réexamen, voire cette remise en cause partielle, sera conduite avec d’autant plus de vigueur ou d’intensité que la situation sera dégradée », estime Georges Pauget, président du cabinet Economie Finance et Stratégie.

Croissance sélective

La conjoncture pèse déjà sur les résultats à fin juin. Si BNP Paribas et Société Générale affichent encore un coût du risque quasiment stable d’un trimestre sur l’autre dans leurs réseaux français, sa croissance entre les deuxièmes trimestres de 2011 et 2012 est sensible pour le groupe de La Défense (+32,5 % à comparer à +4,9 % chez BNP Paribas) qui souligne « un contexte économique qui se dégrade en France ». Dans les deux réseaux de BPCE (Banque Populaire Caisse d’Epargne), il fait même un bond de 30 à 47 points de base sur cette période, avec un dossier spécifique qui porte sa progression à +89,7 % pour Banque Populaire. Mais le pire est à venir. « La remontée du coût du risque et l’inscription nécessairement en baisse des performances financières des banques ne seront visibles que dans les comptes du second semestre, prévoit Jean-Louis Mullenbach, cofondateur du cabinet d’audit Bellot Mullenbach & Associés. Les résultats du deuxième trimestre mettent surtout en valeur leur volonté d’atteindre les objectifs de Bâle 2,5. »

Soucieuses de montrer qu’elles continuent de financer l’économie, les banques communiquent la progression de leurs stocks de crédits, mais BPCE dévoile une production de prêts à l’habitat au premier semestre qui baisse de 36 % pour Banque Populaire, « en ligne avec le marché », et de 27 % pour Caisse d’Epargne. Les crédits doivent maintenant respecter une « croissance sélective » en matière de fonds propres, selon Frédéric Oudéa, PDG de Société Générale. Jusque-là, les banques, portées par le marché de l’habitat, captaient de nouveaux clients et les fidélisaient en proposant du crédit immobilier, quitte à écraser leurs marges, et cherchaient leur rentabilité par des ventes croisées. « Désormais, le modèle s’inverse et cela constitue une tendance lourde : la dynamique des revenus va dépendre de la capacité des établissements à accroître leur collecte de dépôts et d’épargne, relève Georges Pauget. C’est en effet de cette collecte, du fait des conditions observées sur le marché du refinancement et de la pression exercée par le respect des ratios de liquidité, que va dépendre la capacité à générer une croissance des revenus. »

Coefficient d’engagement

Les réseaux français sont ainsi engagés dans une amélioration de leur coefficient d’engagement (rapport entre crédits nets et dépôts bilanciels). Ce qui ne va pas sans paradoxes. « La réglementation bâloise nous demande plus de ressources collectées auprès des clients mais plus nous en collectons, plus il nous faut mettre des actifs exigibles en face », souligne Eric Charpentier, directeur général de Crédit Mutuel Nord Europe, qui dispose d’un ratio crédits sur dépôts de 102 % seulement, « parce que nous n’avons pas participé à la course aux crédits immobiliers ». En comparaison, le rapport s’élève à 125 % par exemple dans les réseaux domestiques de Société Générale dont les encours bilanciels (dépôts à terme, certificats de dépôt) ont progressé de 3,4 % entre les deuxièmes trimestres de 2011 et 2012, à 140,9 milliards d’euros. Dans la banque de détail en France de BNP Paribas, les comptes d’épargne affichent pour leur part une croissance de 8,7 % tandis que chez BPCE, le réseau Banque Populaire a mis l’accent sur les livrets (+13 %) et l’Ecureuil sur les dépôts à vue (+7,7 %). Toutes les banques sont entrées dans une chasse aux liquidités pour renforcer leurs ressources stables au sens du Comité de Bâle. Afin de répondre aux critères de Bâle III, les réseaux du CIC et des onze fédérations du Crédit Mutuel regroupées dans CM 11-CIC ont ainsi augmenté leurs dépôts de 12 % (à 175 milliards d’euros) et leurs octrois de crédits de 2 %

seulement (à 230 milliards), permettant une amélioration de leur ratio de 138,4 % en juin 2011 à 124,9 % à la même période de cette année.

Commissions en berne

Cette concurrence pour drainer des ressources, ajoutée à une baisse des commissions, explique les résultats décevants de la banque de détail en France au premier semestre. Le réseau de BNP Paribas accuse ainsi une baisse de 0,8 % de son PNB. Si la progression de ses encours de crédit lui a permis d'accroître de 2,5 % ses revenus d'intérêts, ses commissions ont chuté de 5,4 % en raison de la mauvaise tenue des marchés financiers. BPCE avance ce même facteur, ainsi que la réduction des recettes monétiques liée aux décisions de l'Autorité de la concurrence sur les commissions d'interchange, pour expliquer la baisse de 3,9 % sur un an du PNB de ses réseaux. Si l’Ecureuil le stabilise, celui de Banque Populaire plonge de 7,8 %. De fait, la pression conjuguée des consommateurs et des autorités a réduit la capacité de la banque de détail à augmenter les tarifs sur ses services. « Outre les frais ou commissions plafonnés, imposés à la baisse ou interdits en France, les coûts de réglementation et contrôle ont aussi un impact - de plus d’un point sur notre coefficient d’exploitation -, tandis que la baisse de la commission de distribution du Livret Bleu nous a fait perdre 12 millions d’euros de revenus sur trois ans : plus de 3 points de coefficient », ajoute Eric Charpentier. Dans l’ensemble des réseaux français, « le PNB commercial stagne depuis 2010 et la rentabilité a été pénalisée par les restrictions sur la facturation d’incidents de comptes, insiste Stéphane Court, directeur général d’Equinox Consulting. Or on ne voit toujours pas de restauration des marges ». Parce que les activités de banque de détail ne souffrent pas uniquement de la conjoncture, une réforme profonde des systèmes de production et de distribution s’impose, explique Georges Pauget dans « Banque : le grand saut ? ». « On verra se constituer des plates-formes avec plusieurs acteurs bancaires regroupant un type de services avec un consolidateur, souvent issu de l’informatique, qui aura le rôle opérationnel, soutient Stéphane Pottier. Nous nous situons à un horizon de dix ans, mais cela traduira une forme d’acculturation du secteur financier qui devrait connaître une évolution comparable à l’industrie des télécoms. » Le rôle de l’agence et de ses conseillers devra aussi évoluer (lire l’encadré). « Nous avons la conviction que le modèle va se transformer, avance Stéphane Court, qui reste néanmoins modéré. Nous sommes à un point de bascule, pas forcément de rupture. »

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