Les réseaux espagnols pris au piège domestique

le 10/02/2011 L'AGEFI Hebdo

Alors que les caisses d’épargne sont contraintes de se réorganiser, les grands groupes comptent sur les marchés émergents.

L’année 2010 a été dure pour les valeurs en Bourse des deux grandes banques espagnoles, Banco Santander et Banco Bilbao Vizcaya Argentaria (BBVA), dont les titres ont perdu respectivement 31,4 % et 38 %. Emilio Botin, le président septuagénaire de Santander, s’en est ému lors de la présentation des résultats annuels, début février : « Ce comportement ne correspond pas du tout à la trajectoire que marquent les résultats et la solidité du bilan, et ne reflètent pas non plus les perspectives futures du groupe », a-t-il martelé, en brandissant un bénéfice annuel « qui nous place parmi les banques les plus profitables du monde pour la troisième année consécutive ». Les coupables selon lui ? Les « problèmes de confiance qui ont pesé sur l’Espagne » - plongée dans une profonde crise économique qui a fait grimper le taux de chômage jusqu’à 20 %.

Pendant qu’en mai dernier, toute l’Europe se demandait si l’Espagne serait la prochaine victime, après la Grèce, et que les doutes autour de ses finances publiques sont repartis cet hiver lors du sauvetage de l’Irlande, ses grandes « marques », banques et entreprises, ont souffert sur les marchés. Le différentiel de la dette publique espagnole avec le Bund allemand a dépassé les 220 points de base (PB) en janvier. « On a établi des comparaisons frivoles avec d’autres économies dont les finances publiques et les systèmes financiers sont beaucoup plus fragiles que les nôtres », s’est agacé Emilio Botin. Selon lui, le spread de la dette publique devrait rapidement diminuer de moitié par rapport aux 185 points de base (pb) de début février. Le président de BBVA, Francisco Gonzalez, assure, lui, que sa juste mesure serait autour de 30 pb.

Lors de la présentation de leurs résultats, les deux banques ont pris grand soin de rassurer les analystes sur les échéances de dette attendues en 2011 et les besoins de financement aussi bien de l’Etat que des banques espagnoles. « Santander a capté 147 milliards en 2010, entre les dépôts et les émissions à moyen et long terme (38 milliards), contre 72 milliards de besoin de financement », a assuré son numéro deux, Alfredo Saenz. Le président de BBVA a aussi abordé de front le sujet, en assurant avoir suivi une « politique très conservatrice de captation de liquidités » : « Nous sommes, parmi les grandes banques, celle qui a le moins d’échéances en 2011 et nous ne dépendons pas de la Banque centrale européenne. Nos captations sont purement tactiques. » Francisco Gonzalez n’a en outre pas hésité à pointer du doigt l’autre cause de méfiance chez les investisseurs, la situation des caisses d’épargne : « Les marges en Espagne aujourd’hui sont parmi les plus étroites d’Europe à cause de l’instabilité du système financier : les mauvais contaminent les bons. Il nous faut stabiliser très rapidement le système financier espagnol. »

Un ratio minimum de 8 %

La contagion s’est illustrée début janvier, lorsque BBVA et Santander ont dû payer des spreads record de 225 pb pour leurs émissions obligataires, soit près de quatre fois plus que leurs concurrentes européennes. Moins de vingt jours plus tard, la ministre de l’Economie Elena Salgado annonçait de nouvelles mesures surprises visant à accélérer encore la restructuration du secteur bancaire. D’ici à septembre prochain, les banques espagnoles devront afficher un ratio de fonds propres purs minimal de 8 %. Les caisses n’étant pas cotées en Bourse et n’ayant pas ouvert leur capital à des investisseurs privés devront pousser jusqu’à « 9, voire 10 % ». Le gouvernement et la Banque d’Espagne forcent ainsi de fait la grande majorité à se convertir en banques (L’Agefi Hebdo du 13 janvier 2011). La réponse ne s’est pas fait attendre : la première caisse en volume de bénéfices, La Caixa, a annoncé trois jours plus tard qu’elle créerait CaixaBank au second semestre. Sa concurrente, Caja Madrid, est unie depuis 2010 à six autres caisses autour de Banco Financiero y de Ahorros qui sera aussi cotée en Bourse, ont-elles annoncé peu après. Banca Cívica, une autre union de caisses, les suit sur le marché. « Il s’agit d’un pas supplémentaire essentiel en direction du nettoyage, de la consolidation et de la recapitalisation du secteur », souligne Maria Cabanyes, vice-présidente senior de l’agence Moody’s. Satisfait des mesures du gouvernement, Emilio Botin prévoit que certaines caisses « résiduelles » disparaîtront dans le processus, mais que celles qui resteront « seront de puissantes concurrentes, avec des franchises dont la grande valeur sera démontrée quand elles sortiront en Bourse ».

Reste l’autre nuage noir qui plane sur l’ensemble du secteur espagnol : son exposition au marché immobilier sinistré. Pour tenter de le dissiper, la Banque d’Espagne a opté pour la transparence, et les banques et caisses ont été forcées de révéler leur exposition totale aux promoteurs et constructeurs. « Les banques espagnoles se targuaient de ne pas avoir touché aux crédits ‘subprime’ mais elles détenaient leurs propres actifs toxiques », souligne Francisco J. Lopez, professeur de finances à l’IE Business School. Les présidents des deux grandes se montrent toutefois prudemment optimistes pour l’avenir proche de leur groupe, comme pour celui de l’Espagne. « Pour la première fois en trois ans, je commence à voir le bout du tunnel », a assuré Francisco Gonzalez.

Un renouvellement nécessaire

L’avenir proche de Santander devrait, lui, rester sous la direction de ses deux dirigeants qui ont refusé début février d’entrer dans le détail de deux sujets brûlants : le départ à la retraite d’Emilio Botin - « cette question ne se pose pas », a-t-il déclaré devant sa fille, Ana Patricia Botin, dirigeante de Santander UK qui pourrait lui succéder - et les poursuites judiciaires dont fait l’objet Alfredo Saénz. « Il n’y a aucun risque pour notre réputation, il n’y a pas de verdict, il n’y a absolument rien, est-ce que c’est clair ? », s’est échauffé le président pendant la conférence de presse. Les prochains mois devraient être marqués par les occasions de croissance domestique qu’offrent aux banques le douloureux processus de consolidation des caisses.

« Notre part de marché en Espagne (11 % aujourd’hui, NDLR) devrait gagner 50 % ces trois prochaines années », a lancé Angel Cano, numéro deux de BBVA. Fier d’avoir « balayé le marché », en attirant 32 milliards de dépôts avec une offre à 4 % (la moitié du volume capté pendant la « guerre des dépôts »), Emilio Botin a annoncé que la part de Santander en Espagne avait augmenté jusqu’à 15 %.

Du côté de l’Association des banques espagnoles, une porte-parole affirme ne « pas savoir si des banques seront intéressées par l’achat de caisses. Mais nous sommes convaincus que ce processus doit être ouvert aux établissements européens, comme cela aurait dû être le cas dans toute l’Europe dans la période qui a suivi l’explosion de la crise ». BBVA et Santander assurent pour leur part se concentrer en principe plutôt sur leur développement international. « Mais on annonce les choses quand on les fait ! », a ajouté Emilio Botin, qui a d’ailleurs offert 4,3 milliards d’euros pour reprendre la totalité de Bank Zachodni, filiale polonaise d’Allied Irish Bank. Enthousiasmé par l’acquisition de 25 % de la banque turque Garanti qui vient d’être autorisée par Bruxelles, Francisco Gonzalez, de BBVA, se concentre quant à lui sur « la digestion » de ses achats. Il reste néanmoins attentif aux dossiers qui pourraient se présenter. Désormais consolidée, la Caixa pourrait, à travers sa banque, se lancer à l’assaut de l’international où elle était déjà présente, notamment en Chine, au Mexique et en France, mais discrète.

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