L'analyse de... Vivien Levy-Garboua, senior advisor, direction générale de BNP Paribas

Réforme des banques, ne supprimons pas l'ascenseur

le 30/08/2012 L'AGEFI Hebdo

Pour mettre un point final à la réforme des banques, les Américains ont Volcker, les Britanniques ont Vickers, et l’Europe se prépare à accueillir Liikanen en septembre. Des deux côtés de l’Atlantique, les régulateurs ont en effet le sentiment d’un travail inachevé. Certes, ils ont, à travers « Bâle III », accru les exigences de fonds propres et complété la politique prudentielle par des règles relatives à la liquidité, ils ont mis en place le Dodd Frank Act aux Etats-Unis ou les directives relatives aux marchés et à leurs infrastructures en Europe, ils ont lancé les réflexions sur le shadow banking et celles sur l’Union bancaire dans la zone euro. Mais ils sont convaincus qu’il manque une pierre à l’édifice et que le sujet de la moralisation des marchés n’est pas encore traité de manière satisfaisante. En France, le président s’est engagé sur le principe d’une séparation entre les activités spéculatives et celles qui engagent la garantie des dépôts. Que penser de tout cela ?

Première conviction, l’importance du sujet est exagérée, pour une raison simple : on sous-estime l’impact des réformes qui se mettent en place ou qui sont programmées pour les compléter. Cet impact sera considérable et il interviendra au plus mauvais moment, celui où l’économie a besoin de soutien, pas de deleveraging des banques. Mais comme un tel message ne peut être entendu de nos jours par les responsables politiques, il est raisonnable de se mettre dans l’état d’esprit qu’il y aura une réforme, et de faire en sorte que cette réforme soit utile. Pour cela, il faut d’abord qu’elle soit praticable et puisse être mise en œuvre sans ambiguïté. Eviter les marges d’interprétation des règles Volcker aux Etats-Unis, et la rigidité destructrice des préconisations de Sir Vickers en installant des règles claires, faciles à vérifier par le superviseur, tel est le premier impératif d’une réforme. Mais l’enjeu essentiel est celui de la définition de la « séparation ». Deux notions, souvent confondues, doivent être ici distinguées.

La première, parfaitement légitime, met l’accent sur la nécessité de sauvegarder, en cas de malheur, les services et les infrastructures essentiels pour la collectivité : le crédit aux ménages et aux entreprises, le système de paiement, les dépôts garantis, les infrastructures de marché, etc. C’est le sens de la procédure des living wills et du programme de « résolution » que les principales banques sont invitées à mettre en place d’ores et déjà, sous l’égide d’un régulateur principal et, pour les plus grandes, d’un collège de régulateurs. La seconde voudrait séparer de manière juridique et capitaliste les activités d’intermédiation bancaire - réputées bonnes - et les activités de marché - réputées mauvaises ou dangereuses. Ce serait une grave erreur : les entreprises ont besoin des marchés comme elles ont besoin du crédit, et elles considèrent normal, et commode, que ce soit le même « guichet » qui leur permette d’avoir accès aux deux, qui sont désormais indissociables pour elles. Que l’on veuille interdire, ou limiter ou filialiser certaines activités de marché, considérées comme inutilement complexes ou potentiellement trop risquées, soit, mais est-ce une raison pour sacrifier la totalité d’une activité devenue, elle aussi, essentielle pour notre développement ? Ne nous y trompons pas : la séparation complète est une régression majeure, elle revient à susciter en Europe les investment banks qui ont prouvé leur danger aux Etats-Unis. Mais en Europe, elle condamnerait d’emblée cette activité, laissant ainsi le monopole aux banques américaines, qui se sont empressées d’adopter le modèle de banque diversifiée et équilibrée que nous avons en France. Drôle de réforme qui, au même moment, obligerait les entreprises à avoir recours plus largement aux marchés et pousserait les banques à se rabattre sur le modèle originate-to-distribute qui a mené à un désastre lors de la crise des crédits subprime, tout en les empêchant de fournir à leurs clients les financements de marché dont ils auront désormais besoin, laissant à leurs concurrents américains le champ libre pour imposer leur suprématie en ce domaine.

L’image qui me vient à l’esprit, pour faire prendre conscience du danger qu’une telle réforme recèle si elle est mal conçue, est celle des escaliers de secours dans les hôtels. Nous avons tous l’expérience de ces escaliers en béton, souvent difficiles à trouver, avec, à chaque niveau, de lourdes portes coupe-feu à franchir, malcommodes mais indispensables en cas d’incendie ou de pannes généralisées. Nous en connaissons tous l’utilité en cas de malheur, mais nous savons qu’en règle générale (c’est-à-dire dans 99,9 % des cas), il y a - dieu merci - l’ascenseur et que c’est le mode normal de déplacement entre les étages de l’hôtel. Dans la réforme à venir des banques en France, il faudrait veiller à ne pas supprimer l’ascenseur sous prétexte que, de temps en temps, on peut avoir besoin de l’escalier de secours !

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