Les réassureurs parient sur la rigueur de souscription pour se rétablir

le 22/09/2011 L'AGEFI Hebdo

Secoués par les catastrophes naturelles et le bas niveau des taux d’intérêt, les acteurs jouent la carte des hausses tarifaires pour améliorer leur rentabilité.

Sous le soleil estival de Monte-Carlo, les réassureurs du monde entier ont affiché décontraction et optimisme à l’heure d’aborder les renouvellements des contrats du 1

er janvier 2012. Pourtant, pendant cinq jours, dans les salons feutrés des palaces monégasques ou à la terrasse du Café de Paris, les négociations tarifaires ont dû être particulièrement âpres avec les courtiers et les cédantes (les assureurs). Si ces derniers espèrent une stabilisation des prix, voire de légères baisses, les réassureurs ne l’entendent pas de cette oreille. L’enjeu est crucial pour des acteurs dont la santé financière est loin d’être au beau fixe. Même si les agences de notation ont maintenu une perspective stable pour le secteur, celui-ci se prépare à des lendemains difficiles. « Nous nous attendons à ce que les bénéfices soient faibles en 2011 », prédit ainsi Dennis Sugrue, analyste crédit chez Standard & Poor’s (S&P). Le discours est à l’avenant dans les autres agences. « La rentabilité à court terme est sous une pression significative, estime Dominic Simpson, vice-président chez Moody’s. Avant même une saison des ouragans qui s’annonce active, les réassureurs ont déjà, et de loin, consommé leur budget catastrophes naturelles pour 2011. »

Des résultats en berne

Depuis le début de l’année, le sort s’est acharné sur l’industrie de la réassurance : séisme et tsunami au Japon, double tremblement de terre en Nouvelle-Zélande, inondations en Australie et tornades aux Etats-Unis... Au total, les dégâts assurés s’élèvent à 70 milliards de dollars au premier semestre, soit le double du montant enregistré en 2010 sur la même période (29 milliards de dollars), selon une étude de Swiss Re. Pour Thomas Hess, son chef économiste, « en termes de sinistres catastrophes naturelles, 2011 est déjà la deuxième année la plus coûteuse de l’histoire pour l’industrie », derrière l’exercice 2005 marqué par le passage aux Etats-Unis des ouragans Katrina, Rita et Wilma. Paradoxalement, malgré ce climat adverse, les réassureurs ont affiché une certaine résistance, les agences soulignant le bon niveau de capitalisation de l’industrie. « Comme en 2010, les réassureurs ont démarré l’exercice 2011 avec une solvabilité élevée, notamment grâce aux bons résultats techniques réalisés les années précédentes, explique Lotfi Elbarhdadi, directeur assurance chez S&P. Au premier trimestre, pour les 26 premiers réassureurs non vie, les catastrophes naturelles ont abouti à une perte nette de 5 milliards de dollars mais 3 milliards de dollars de fonds propres ont été reconstitués au deuxième trimestre. Nous estimons que ces réassureurs affichent un excédent de fonds propres de 35 à 40 milliards d’euros. »

Cet environnement a toutefois lourdement obéré les résultats semestriels des ténors du secteur. Bien qu’affichant des résultats dans le vert, Swiss Re, Hannover Re et Scor ont vu leurs bénéfices nets à fin juin chuter respectivement de 69,6 %, 29,7 % et 74,4 %. Partner Re et Munich Re ont été moins heureux, avec des pertes nettes de 682,8 millions de dollars (481 millions d’euros) pour le premier et de 210 millions d’euros pour le second. Pire, leurs résultats techniques se sont significativement dégradés, à l’image de leur ratio combiné en réassurance dommages qui dépasse largement le seuil fatidique de 100 %. Selon Fitch Ratings, il ressort à 126,7 % en moyenne pour les 24 réassureurs non vie suivis par l’agence. La fin d’année ne s’annonce guère sous de meilleurs auspices. « Nous tablons sur des ratios combinés autour de 107,9 % en moyenne pour le secteur à fin 2011, contre 94,7 % fin 2010 », indique Martyn Street, directeur assurance chez Fitch. « Les ratios combinés devraient ressortir entre 105 % et 110 % à la fin de l’année, annonce pour sa part Lotfi Elbarhdadi. Au cours des sept dernières années, le secteur a pu afficher une bonne rentabilité technique, avec des ratios combinés d’environ 90 % en moyenne. Mais cette situation a été possible en puisant dans leurs surplus de provisions, qui ont représenté en moyenne 6 % dans le ratio combiné au cours des six derniers mois. Or ce niveau de boni annuel n’est pas soutenable à long terme. »

Pour préserver, voire améliorer, leur rentabilité technique, les réassureurs militent donc pour des hausses de prix au 1erjanvier 2012, après une année 2011 marquée du sceau de la stabilité et trois années précédentes de baisses. Les renouvellements de contrats depuis le début de l’exercice 2011, en avril et en juillet, ont déjà mis en lumière cette tendance haussière : +60 % au Japon, de 50 % à 75 % en Australie et en Nouvelle-Zélande. « Lors des renouvellements de juillet aux Etats-Unis, les prix de polices couvrant les catastrophes naturelles ont augmenté de 10 % », observe pour sa part Torsten Jeworrek, membre du directoire de Munich Re.

Le choc des taux d’intérêt

Des majorations tarifaires qui pourraient également toucher d’autres lignes d’activités et zones géographiques. « Il n’y a pas de baisses de prix pour notre portefeuille », reconnaît d’ailleurs Torsten Jeworrek, évoquant de légères hausses pour la couverture des plates-formes pétrolières offshore et sur certains marchés d’assurance automobile, mais sans se risquer à divulguer une fourchette d’augmentation. D’autres n’ont pas cette pudeur. « Hors catastrophes naturelles, nous tablons sur des hausses comprises entre 0 et 5 % en moyenne pondérée pour les autres branches », avance Victor Peignet, directeur général de Scor Global P&C, la filiale non vie du réassureur français. Quant à Ulrich Wallin, directeur général de Hannover Re, il estime que « les prix pourraient augmenter de 3 % à 8 % pour nous comme pour l’ensemble du marché ».

Ce relèvement tarifaire s’avère d’autant plus nécessaire que les réassureurs ne peuvent plus compter sur leurs placements financiers pour engranger de substantiels revenus capables de compenser la dégradation des résultats techniques. Plus que les turbulences qui secouent actuellement les marchés boursiers, les acteurs s’inquiètent de l’environnement de taux d’intérêt bas. « La faiblesse record des taux d’intérêt, pas les tremblements de terre ni les autres catastrophes naturelles, constitue le choc structurel le plus important pour l’industrie ces trois dernières années », lâche Brian Gray, directeur de la souscription de Swiss Re.

De fait, l’enjeu est loin d’être anodin. « Environ 85 % de leurs actifs sont investis dans des obligations et du cash, précise Lotfi Elbarhdadi. Or ces investissements rapportent peu à l’heure actuelle. Ceci met d’autant l’accent sur une nécessaire qualité des résultats techniques. » Un sentiment largement partagé par l’ensemble des réassureurs réunis à Monte-Carlo, peu optimistes quant à l’évolution de l’environnement. « Nous nous attendons à ce que les taux d’intérêt restent à des niveaux bas à moyen terme, prédit Ulrich Wallin. La contribution des revenus liés à nos investissements ne sera donc pas suffisante pour générer un bon niveau de RoE (retour sur fonds propres, NDLR). Il sera donc nécessaire de maintenir de la discipline en matière de souscription pour produire des ratios combinés inférieurs à 100 %. » Même si ces actifs obligataires sont finalement peu consommateurs de fonds propres - d’où un excédent de capital sur le marché -, ce contexte constitue une réelle épine dans le pied des réassureurs. « C’est un vrai défi pour l’industrie, confirme Martyn Street. S’il n’y pas de durcissement sur le marché en termes de prix, les fondamentaux du secteur vont rester sous pression. »

Discipline et rigueur sont donc les maîtres mots en matière de souscription. « Il y a une forte probabilité que la crise financière prenne le pas sur les catastrophes naturelles et devienne le catalyseur du retour au premier plan de l’exigence de profitabilité technique, d’où notre optimisme raisonnable pour les renouvellements de 2012 », précise Victor Peignet.

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