Les réassureurs entrent dans une zone de tension

le 06/09/2012 L'AGEFI Hebdo

Robuste, le secteur pourrait à l’avenir pâtir de la faiblesse des taux d’intérêt.

Photographie de la tempête Isaac qui menaçait de dégénérer en ouragan fin août 2012. Les catastrophes naturelles plombent les bilans des réassureurs.

La réassurance ne connaît pas la crise. Réunie ce week-end à Monte-Carlo (9 - 11 septembre) pour ses traditionnels « Rendez-Vous de Septembre », la profession peut afficher confiance et sérénité à l’heure d’entamer les négociations tarifaires avec les assureurs et les courtiers pour les traités de 2013. Après un premier semestre 2011 plombé par les catastrophes naturelles, les réassureurs ont en effet su redresser la barre à mi-année 2012 et dégager de juteux bénéfices, portés par une hausse des revenus financiers et une relative accalmie sur le front de la sinistralité. Leurs résultats techniques se sont ainsi significativement améliorés, les ratios combinés s’affichant en dessous du seuil fatidique des 100 % (voir le tableau). Mieux, selon les calculs de Fitch Ratings, « les fonds propres ont augmenté en moyenne de 6,4 % entre fin 2011 et le premier semestre 2012 » pour 21 sociétés qui ont publié leurs résultats. « Bien que le surplus de capital du secteur se soit réduit, nous considérons que beaucoup de réassureurs sont toujours assis sur une solide base de capital », enchérit Dennis Sugrue, directeur associé chez Standard & Poor’s (S&P). Robuste, le secteur revoit donc ses ambitions à la hausse. Munich Re estime ainsi être « en bonne voie pour dépasser légèrement le bénéfice net initialement envisagé » pour 2012 (2,5 milliards d’euros), tandis que Hannover Re anticipe « un bon résultat pour l’ensemble de l’année 2012 ».

Un défi de taille

Le secteur doit pourtant s’attendre à des lendemains difficiles. A l’avenir, « la rentabilité restera sous pression, relève Dennis Sugrue. Les perspectives de bénéfices sont contraintes de toutes parts ». Le discours est à l’avenant chez Fitch Ratings qui estime qu’en 2013, il sera « plus difficile pour les réassureurs de maintenir leurs niveaux de rentabilité actuels », selon Martyn Street, directeur de son département assurance. Les réassureurs pourraient en effet pâtir de la dégradation de la conjoncture économique, qui restreint la matière assurable, et surtout de l’environnement de taux d’intérêt historiquement bas qui réduit les rendements de leurs placements financiers. L’enjeu est crucial pour des acteurs dont 80 % à 85 % des actifs sont investis dans des obligations d’Etat ou d’entreprise. « C’est un vrai problème pour les réassureurs, souligne Kevin Lee, senior credit officer chez Moody’s. Une part importante de leur résultat provient des revenus financiers, qui ont diminué significativement. » Certains professionnels ont d’ailleurs déjà tiré la sonnette d’alarme. Si Swiss Re évoque « un choc » plus fort que l’accumulation de catastrophes naturelles, Nikolaus von Bomhard, directeur général de Munich Re, juge que la faiblesse des taux d’intérêt constitue actuellement un défi « beaucoup plus important que la volatilité des marchés financiers ou la détérioration de l’économie mondiale ». A en croire les observateurs du secteur, la donne ne devrait pas changer de si tôt. « Les taux d’intérêt bas vont probablement affecter de manière substantielle le retour sur investissement des réassureurs pendant les deux à trois prochaines années », avance Dennis Sugrue. Or selon les calculs de S&P, les retours nets sur investissement ont contribué à hauteur de 14,1 % au retour sur fonds propres (RoE) moyen des réassureurs entre 2007 et 2011. Une contribution qui n’a toutefois cessé de décliner sur la période, passant de 18,1 % en 2007 à 11,5 % en 2011, selon l’agence de notation. « Cette situation de taux d’intérêt bas les pénalise d’autant plus que la duration de leur portefeuille est courte en moyenne, insiste Lotfi Elbarhdadi, directeur assurance chez Standard & Poor’s. Les réinvestissements des réassureurs se réalisent à des taux très bas, ce qui affecte leur capacité à générer du résultat. » Le RoE de Scor ressortait ainsi à 7,7 % fin 2011, celui de Munich Re s’affichant à 3,3 % alors qu’il s’envolait à 15,3 % fin 2007.

Dans cet environnement adverse, et afin de compenser de moindres revenus financiers issus de leurs placements, les réassureurs n’ont pas d’autre alternative que de réussir à améliorer leur rentabilité technique. « Cette situation de taux d’intérêt bas met davantage l'accent sur la nécessité de maintenir la qualité des résultats de leur souscription, confirme Lotfi Elbarhdadi. Quand les taux sont élevés, il est toujours possible de compenser une baisse des résultats techniques par les résultats financiers. Dans le contexte actuel, les équilibres sont différents. » Discipline et rigueur vont donc être les maîtres mots en matière de souscription. « L’industrie reconnaît actuellement que la réduction de ses revenus financiers doit être compensée par de meilleurs revenus liés à la souscription », relèvent les analystes de HSBC dans une note récente. Une impérieuse nécessité à l’heure où leurs excédents de réserves - constituées lors des exercices précédents quand le marché connaissait d’importantes hausses de tarifs - tendent désormais à se tarir. « Ces surplus de réserves sont potentiellement orientés à la baisse », avance Lotfi Elbarhdadi. Or « par le passé, les réassureurs ont pu utiliser cet excédent de réserves pour soutenir leurs résultats, remarque Martyn Street. Aujourd’hui, ce surplus s’est réduit, ce qui peut créer de la pression sur ces derniers en cas de conditions défavorables sur le marché ». Un matelas de sécurité pourtant bien utile pour redresser des résultats techniques à la peine. « Au cours des cinq dernières années, les réassureurs ont pu améliorer leurs ratios combinés de 6 % par an en moyenne en puisant dans les réserves constituées lors des années antérieures », observe Dennis Sugrue.

Pour maintenir leurs équilibres techniques et améliorer significativement la rentabilité de leur souscription, les réassureurs devraient donc militer pour des hausses tarifaires lors des prochains renouvellements du 1

erjanvier 2013. Réussiront-ils à dicter leur loi aux cédantes (les compagnies d’assurances, NDLR) ? Rien n’est moins sûr. « Le ralentissement de la croissance économique contraint la demande en assurance, ce qui, en retour, contraint la demande de réassurance », estime Kevin Lee.

Afflux de nouveaux capitaux

De fait, depuis le début de l’année, « nous n’avons pas vu d’augmentation généralisée des tarifs, celles-ci restant modestes et ciblées », rapporte Lotfi Elbarhdadi pour qui une majoration généralisée des prix « paraît être un scénario peu probable ». La faute à l’afflux de nouveaux capitaux sur le marché depuis le début de l’année 2011. « 

Nous sommes dans une situation de légère surcapacité », concède Victor peignet, directeur général de Scor Global P&C. « Ces nouveaux capitaux arrivent alors que l’industrie de la réassurance est bien capitalisée, avec un excès de capital, juge Kevin Lee. Ainsi, toute capacité supplémentaire fera baisser les prix et les marges. » D’ailleurs, analysant les renouvellements de traités du 1erjuin et du 1erjuillet, les courtiers spécialisés Willis Re et Guy Carpenter ont constaté une certaine modération dans les augmentations tarifaires. « Les prix de la réassurance devraient globalement rester à des niveaux stables, ou légèrement en hausse », reconnaît Victor Peignet. De fait, les hausses tarifaires se sont concentrées sur les zones où la sinistralité a été la plus forte, à savoir l’Asie et l’Océanie (+30 % à +50 % d’augmentation au Japon, par exemple selon Fitch Ratings), et sur des branches d’activités les plus exposées. Lors de ces renouvellements, les grands opérateurs européens ont ainsi enregistré des majorations tarifaires plutôt modestes : +2 % pour Munich et +3 % pour Scor et Swiss Re, en moyenne. « Certaines cédantes dont les programmes n’avaient pas enregistré de sinistralité, même dans des zones avec des pics d’exposition, ont réussi à obtenir des réductions de taux lors des renouvellements de juin et juillet », observe Peter Hearn. Nul doute que les réassureurs reviendront à la charge pour obtenir de meilleures conditions tarifaires pour les traités renouvelés au 1erjanvier 2013. Les discussions s’annoncent âpres et compliquées dans les palaces monégasques.

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