Quelle parade à la baisse des commissions carte ?

le 27/10/2011 L'AGEFI Hebdo

Contraintes d’agir, les banques adaptent leur tactique commerciale différemment selon la composition de leur clientèle.

Photo : Bloomberg

Depuis le 1er octobre et pour une durée de quatre ans, les commissions interbancaires sur la carte ont baissé de 30 % en moyenne. C’est le résultat d’une longue négociation menée sous l’égide de l’Autorité de la concurrence saisie en 2009 et en 2010 par les fédérations de commerçants. La décision de l’Autorité datant du 7 juillet 2011 donne force de loi aux engagements du Groupement Cartes Bancaires pour baisser la commission interbancaire de paiement (CIP, versée par la banque du commerçant à la banque du porteur de carte) de 36 % en moyenne et la commission interbancaire de retrait (CIR) de 21 % (voir le tableau). « La baisse substantielle de la commission sur les paiements placera la France au cinquième rang des pays européens ayant les niveaux les plus bas pour les commissions d’interchange, s’est réjoui Bruno Lasserre, président de l’Autorité de la concurrence. Elle devrait enclencher une diminution des frais que les banques appliquent à leur tour à leurs clients, commerçants comme particuliers porteurs de cartes bancaires. » L’Autorité évalue le produit de la CIP autour de 1,5 milliard d’euros par an, avant la baisse, et celui de la CIR à 450 millions d’euros annuels. A partir du 1er octobre, la CIR devrait rapporter 500 millions d’euros de moins et la CIP 100 millions d’euros, en année pleine. Des sommes que commerçants et consommateurs espèrent récupérer.

Cette décision est donc particulièrement appréciée des commerçants. « C’est une grande victoire pour nous, estime Sofy Mulle, déléguée générale du Conseil du commerce de France (CdCF). Cette commission qui n’a pas bougé depuis plus de vingt ans continuait de rapporter 1,5 milliard d’euros par an aux banques alors que les investissements en infrastructures permettant les paiements par carte sont largement amortis. Nous souhaitions moins d’opacité et plus de maîtrise sur ce que paient les commerçants. La baisse de la CIP décidée par l’Autorité de la concurrence devrait faire gagner aux commerces 500 millions d’euros par an. Ce que nous allons surveiller au sein du comité de pilotage auprès duquel les fédérations de commerçants feront remonter tous les blocages des établissements réticents à répercuter cette baisse. » Le message est clair : les banques sont attendues au tournant.

La sécurité menacée ?

Et ce n’est qu’une première étape puisque ces engagements sont valables pour quatre ans, le CdCF comptant bien poursuivre les discussions pour obtenir encore plus au-delà de cette période. Pour l’heure, les commerçants sont encouragés à engager des discussions pour obtenir non seulement des réductions des commissions payées aux banques, mais aussi plus de transparence. C’était d’ailleurs l’une des recommandations du rapport Mallié qui proposait un relevé annuel détaillé des frais d’encaissement liés à la carte pour améliorer la transparence, et qui suggérait de réduire de 30 % le tarif des commissions pour les petits marchands réalisant moins de 12.000 euros de chiffre d’affaires par carte, et de 45 % pour les paiements inférieurs à 15 euros. Ce qui a finalement été accepté par le Groupement Cartes Bancaires.

Ce dernier, faisant contre mauvaise fortune bon cœur, a justifié dans un communiqué du 7 juillet s’être plié à la décision de l’Autorité de la concurrence en faisant « le pari qu’une utilisation accrue de la carte conduira à des économies d’échelle avant la fin de la durée de l’accord ». Néanmoins, l’amertume perçait déjà à l’évocation des exigences opérationnelles et sécuritaires du système CB et des investissements nécessaires pour déployer de nouveaux moyens de paiement - sans contact, paiement en ligne, paiement mobile… Jean-Marc Bornet, administrateur du Groupement Cartes Bancaires, est clair : « Les engagements de baisse de la CIP pourraient avoir des impacts sur la qualité des services que les banques émettrices de cartes CB rendent aux banques des commerçants, souligne-t-il. En effet, elles les proposent parfois au-dessous de leurs prix de revient. Pour elles, la solution sera d’arrêter de rendre de tels services, ou alors de revoir l’ensemble de leur tarification. Les commissions interbancaires CB servent notamment à rémunérer la banque émettrice pour les mesures qu’elle prend au plan interbancaire pour financer la lutte contre la fraude, cette dernière restant élevée à plus de 269 millions d’euros, selon l’Observatoire de la Sécurité des Cartes de Paiement 2010. Le nouveau taux de la CIP ne permet pas de couvrir complètement ces coûts et il faudra trouver des solutions d’ici à quatre ans. » Un chantage à la sacro-sainte sécurité du système alors que la marge sur les cartes est estimée autour de 50 % par certains professionnels ? Non, mais une menace évidente d’augmenter les tarifs.

Le manque à gagner ne touche pas les banques de façon uniforme, mais plutôt en fonction de la structure de leur clientèle. « Il faut distinguer les banques émettrices - ayant une importante base de clients particuliers comme La Banque Postale, le Crédit Agricole ou la Caisse d’Epargne - des banques acquéreuses, expose Aude Soichet, responsable solutions de trésorerie et audit de la relation bancaire chez bfinance. Les premières subissent une perte sèche de revenus qui va se voir rapidement dans leurs comptes. Côté acquisition (banques des commerçants), tout dépend de leur stratégie commerciale qui varie beaucoup d’un établissement à l’autre. BNP Paribas et Natixis se sont montrées plutôt promptes à répercuter la baisse de la CIP. LCL a adopté une attitude collaborative en acceptant de renégocier les commissions à la demande des clients, tandis que les grandes banques à réseaux sont plus réticentes car chaque mois gagné avant une renégociation leur évite de perdre du chiffre d’affaires. » Mais la clientèle de bfinance recouvre essentiellement des entreprises réalisant plus de 500 millions d’euros de chiffre d’affaires. Les petits commerçants, eux, doivent se débrouiller tout seuls, leurs banques ne communiquent pas sur le sujet.

Une marge améliorée

Néanmoins, cette perte de revenus n’est pas toujours complètement négative pour les établissements bancaires : « Même lorsqu’ils acceptent de réduire leur commission sur les cartes, ils peuvent le faire sans répercuter l’intégralité de la baisse de la CIP, ajoute Aude Soichet. De la sorte, même si leurs revenus diminuent, leur marge augmente, ce qui peut être intéressant pour les banques acquéreuses. » Autre solution, « Aux Etats-Unis, où les commissions interbancaires ont été divisées par deux depuis début octobre, les banques ont communiqué officiellement sur le fait qu’elles vont désormais rendre les cartes payantes ou augmenter les tarifs », poursuit Aude Soichet. Rattraper sur les particuliers ce qui est perdu auprès des commerçants : un cas de figure difficilement imaginable en France où la pression sur les tarifs est forte.

Mais alors, comment les banques pourraient-elles compenser les 500 à 600 millions d’euros perdus ? « Baisser la CIP et répercuter sur la commission commerçants devrait favoriser les paiements par carte de petits montants, ce qui pourrait réduire le cash et les coûts liés à sa gestion, avance Florent Jacquet, partner chez SKP. Mais il est difficile d’estimer les volumes ainsi générés, l’élasticité n’est pas évidente. Le paiement sans contact devrait aussi favoriser la carte. Certaines banques misent dessus en équipant activement leurs commerçants en terminaux de paiement adaptés. Mais là aussi, il s’agit surtout d’un pari. » D’autres leviers plus classiques sont envisageables : « Plusieurs leviers sont possibles pour maintenir le PNB carte, selon Philippe Tescher, directeur chez Exton Consulting. Côté émission, les banques peuvent revoir la tarification client, notamment la cotisation ou la facturation des retraits hors réseau. Elles peuvent aussi améliorer le mix de cartes premium en assouplissant par exemple les critères d’éligibilité, ou chercher à développer de nouvelles sources de revenus comme le crédit via des cartes débit/crédit. Elles peuvent également agir pour maintenir le niveau de facturation aux commerçants en offrant des services additionnels à valeur ajoutée, comme le ‘reporting’ sur les transactions. » Exploiter les données de paiement et ainsi la connaissance client est une piste évidente pour Régis Bouyala, associé chez Eurogroup Consulting, mais ce n’est pas la seule : « Les banques pourraient proposer des moyens de paiement pour l’e-commerce en s’inspirant d’opérateurs comme Rentabiliweb, HiPay, Boku ou Zong qui ont acquis un savoir-faire dans la création de trafic et la conversion de prospects en clients pour les sites marchands, explique-t-il. Elles pourraient également étendre cette expertise au paiement par carte. La seule issue, c’est l’innovation. » Justement, il n’y a jamais eu autant d’innovation qu’actuellement sur les moyens de paiements.

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