Qualité des actifs bancaires, tolérance zéro

le 21/11/2013 L'AGEFI Hebdo

Les banques françaises se veulent sereines avant l’évaluation européenne des risques et des bilans.

La BCE, gendarme des banques européennes. Photo: Bloomberg

processus d’évaluation de la qualité des actifs (asset quality review, AQR) de la Banque centrale européenne (BCE) est lancé. Avec trois objectifs : transparence, assainissement et renforcement de la confiance, dans le cadre de l’Union bancaire. Il suppose un recensement des risques, qui pourrait s’achever en février, puis une évaluation des bilans avant que ne soient réalisés des tests de résistance, dans l’été. Mais la définition des critères et la méthode font débat, sur fond notamment de réconciliation des règles prudentielles et des IFRS (international financial reporting standards), ces normes comptables citées par la BCE dans sa note de compréhension de la fin octobre (lire l’entretien). La Fédération bancaire française (FBF) s’interroge sur le « champ de compétence » de la BCE et l’éventuel « risque de télescopage à la clôture des comptes 2013 et juin 2014 avec les pratiques jusqu’à présent admises et validées par les auditeurs ». « Nous attendons que la BCE explique ce qu’elle entend précisément par la notion d’interprétation conservatrice des IFRS, insiste Jean-Paul Caudal, directeur du département supervision bancaire et comptable à la FBF. Ensuite qu’elle ait une approche qui tienne compte des pratiques effectives et des environnements juridiques de chaque marché. Enfin il est important que l’exercice soit mené dans une totale confidentialité jusqu’à la publication des résultats finaux afin d’éviter toute rumeur, nécessairement déstabilisatrice sur les marchés. »

Parmi les critères déjà dévoilés, la BCE a indiqué qu'elle utiliserait de nouvelles définitions, plus strictes, proposées par l'Autorité bancaire européenne, notamment en matière de créances douteuses et de prise en compte de la « tolérance » des banques, c'est-à-dire de leur décision éventuelle d'autoriser un emprunteur à retarder un remboursement. Ainsi, les créances bancaires dont les arriérés dépassent 90 jours seront considérées comme « non performantes » dans l’AQR. La crainte réside surtout en une éventuelle négation des spécificités de chaque marché et de chaque banque. Ainsi, « d’un groupe à l’autre le niveau de créances douteuses varie du fait de la comptabilisation de certains titres (notamment ceux des activités gérées en extinction) en crédits », relève Eric Dupont, senior director institutions financières chez Fitch Ratings (lire l’encadré). En outre, la communication financière est telle que les créances douteuses peuvent être présentées en brut ou en net. « Les banques françaises les communiquent après prise en compte de garanties, et non pas à partir de données comptables. Leurs créances douteuses peuvent donc apparaître en deça de celles d'autres banques européennes. » Le provisionnement collectif ou spécifique des créances douteuses, pourtant visé par les commissaires aux comptes, fait aussi polémique. Au bout du compte, on ne sait trop quoi penser des éléments de pertes et de coût du risque communiqués à un instant T. Ce qui rend d’autant plus utile le passage au peigne fin, par pays et par banque (au nombre de 128, dont 13 en France), des portefeuilles souverains et institutionnels, des engagements sur les entreprises et les ménages, comme des portefeuilles d'investissements et de trading.

Aucun banquier ne nie l’intérêt de l’exercice de la BCE. Mais chacun estime savoir gérer sa maison. « Notre métier consiste dans l’analyse et la prévention, tout en prenant des risques, rappelle Jean-Paul Chifflet, directeur général de Crédit Agricole SA (CASA). Il n’y a pas de dérapages dans nos comptes. Le taux de couverture est important en France. Pour CASA, il s’élève à 73,8 % des créances douteuses entre provisions collectives et individuelles, hors sûretés et gages. » « Et davantage pour les seules Caisses régionales, souligne Alain Branchey, senior director chez Fitch. Ceci est un élément positif pour la notation. » Les acteurs français voudraient tourner la page de la crise. « Nous sommes très confiants quant à la qualité de notre bilan, y compris sur la partie des actifs gérés en extinction, commente Frédéric Oudéa, PDG de Société Générale. Notre sujet n’est pas le coût du risque mais le résultat brut d’exploitation. » Le véritable enjeu est en effet de « trouver des relais de croissance, y compris sur les marchés mûrs, tandis que pour l’instant la priorité est la baisse des coûts », remarque Georges Pauget, fondateur du cabinet Economie, Finance et Stratégie. Selon l’étude de la performance des quatre grands groupes français réalisée par KPMG, leur résultat global apparaît en hausse de 43 % au troisième trimestre 2013 par rapport à celui de 2012, à 12,5 milliards d’euros, tandis que le total des revenus s’élève à 86,6 milliards d’euros, contre 87,7 milliards un an auparavant.

Les TPE-PME plus exposées

En France, 66 % des revenus proviennent de la banque de détail, selon les calculs de KPMG. L’analyse du coût du risque de cette activité n’est donc pas inutile sachant que « l’économie française n’est plus en récession mais n’est pas encore en phase de reprise », relève François Pérol, président du directoire de BPCE. « On constate une augmentation des défaillances d’entreprises, mais une montée du coût du risque plus faible. Les risques ne sont pas dans les grandes entreprises du CAC 40 ou du SBF 120, mais dans les entreprises de taille intermédiaire (ETI), les moyennes, petites (PME) voire très petites entreprises (TPE), constate Georges Pauget. Cela se gère par une plus grande sélection des crédits accordés. » KPMG l’illustre par ce commentaire : « Bien que tous les groupes réaffirment leur engagement auprès de leurs clients tant particuliers qu'entreprises, la demande de financements demeure atone, comme en témoigne la stabilité des encours de crédits dont l’évolution moyenne atteint 0,85 %. »

Il ne s’agit pas de nier un risque croissant que l’on note dans les réseaux français (lire le tableau), mais de relativiser son impact. « Nous prévoyons une remontée du coût du risque lié aux défaillances de PME, indique Eric Dupont. Quand et de quelle ampleur, on ne sait pas, mais nous pensons que les banques françaises auront suffisamment de revenus pour absorber ces pertes. La plupart ont d'ailleurs pris les devants en passant des provisions collectives par secteur d’activité ». En effet, « nous pensons que le risque est correctement évalué dans les réseaux de banque de détail en France, indique Alain Branchey. Les ratios de qualité d'actifs profitent de la prépondérance du crédit à l’habitat, lequel bénéficie de critères à l'octroi stricts ainsi que de garanties (type Crédit Logement) ou d'hypothèques solides. »

De fait, la structure des prêts immobiliers français « présente moins de risques que sur d’autres marchés car des limites sont fixées par la capacité d’emprunt selon les revenus, la domination du taux fixe et le système de garanties hypothécaires qui ‘gèle’ le risque pour les banques », rappelle Georges Pauget. De plus, quels que soient les accidents de la vie, « le droit français permet un rééchelonnement de la dette qui protège à la fois les banques et les clients et explique le faible taux de perte », souligne l’ancien directeur général de CASA. Nul ne songerait à démentir ces spécificités favorables au marché. Il ne s’agirait donc pas, à l’occasion de l’AQR, que des projections statistiques valables sur d’autres viennent mettre le chaos dans le système français. « Depuis le début de la crise, en France, le taux de perte moyen sur les crédits immobiliers résidentiels est inférieur à 1 %, contre 7 % en Espagne et 12 % en Irlande, insiste Jean-Paul Caudal. Les établissements français sont en outre peu exposés au 'shipping'. De tels facteurs montrent leur prudence et expliquent aussi le niveau approprié de leurs fonds propres. 

L’Italie, là où le bât blesse

La répartition des activités joue sur le coût du risque. « BPCE bénéficie de la particularité du réseau des Caisses d’Epargne qui a des marges faibles mais également un coût du risque faible. De plus, le groupe n'a pas atteint sa part de marché naturelle en crédit à la consommation en France et n’est présent ni en Italie ni en Europe centrale, relève Eric Dupont. De ce point de vue, seul Crédit Mutuel-CIC lui est comparable. » Crédit Agricole doit en revanche reconnaître que, si son coût du risque s’avère globalement bas, ce n’est pas le cas en Italie. « Dans ce pays, les fondamentaux sont sains, même si le contexte est difficile avec un chômage élevé, explique Jean-Paul Chifflet. Nous avons adapté nos couvertures » pour le réseau Cariparma et pour Agos Ducato, comptabilisés dans les services financiers spécialisés. Ainsi, le coût du risque du trimestre, qui est en repli pour CASA (- 22 %), « s’explique par un effet de base, explique KPMG. Le renforcement du taux de couverture des douteux de la filiale italienne Agos avait conduit Crédit Agricole SA à comptabiliser des dotations importantes sur Agos Ducato en 2012. En revanche, l’effet de base a un impact inverse sur BNP Paribas (+9 %), la banque de financement et d’investissement ayant bénéficié d’importantes reprises de provisions au 30 septembre 2012 qui n’ont pas été reconduites en 2013. »

Le groupe dirigé par Jean-Laurent Bonnafé annonce au troisième trimestre un coût du risque de 144 points de base pour sa branche italienne BNL. Comparé au même trimestre de 2012, ce facteur négatif a progressé, mais commence à refluer : - 2,7 % par rapport au deuxième trimestre, sachant que les volumes de crédits ont baissé de 4,4 % sur un an. « A l’évidence, les prêts aux entreprises les plus risqués diminuent, juge Georges Pauget. Même s’ils offrent une forte marge, celle-ci n’est jamais assez importante en cas de défaut. Or, lorsque le nombre de prêts accordés baisse, l’objectif est de limiter les risques et les pertes sur le stock ».

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