L'analyse de... Vivien Levy-Garboua, senior advisor, direction générale de BNP Paribas

La quadrature du cercle (réglementaire)

le 26/09/2013 L'AGEFI Hebdo

Le mieux est l’ennemi du bien, même pour les régulateurs. Ils exigent des banques, en plus du respect du ratio de solvabilité, qui requiert des fonds propres proportionnés à leurs actifs pondérés par le risque, celui d’un ratio de levier, qui leur demande de détenir au minimum x % de l’encours total (non pondéré) figurant à leur bilan. Sur le choix de x, la Fed a pris les devants en suggérant des ratios minima de 5 % à 6 % qui, s’ils font frémir les banques américaines, représentent un danger bien plus élevé pour les banques européennes : appliquer la même norme en Europe, où l’intermédiation du crédit est quatre fois plus importante qu’outre-Atlantique, est-ce vraiment ce que souhaite le régulateur ? Quelle incitation, par exemple, aurait une banque française à faire du crédit pour l’acquisition de logements, peu risqué, peu rentable et non titrisable ?

L’argument en faveur de ratios élevés est simple : en l’absence d’aide des Etats, et donc des contribuables, ce n’est pas seulement Lehman Brothers et AIG mais aussi Citigroup, Lloyds, RBS, UBS, plus les deux

investment banks rescapées qui auraient succombé. On pressent que la liste ne se serait pas arrêtée là. Donc, « plus jamais ça ». Or les crises de crédit sont inévitables. Il faut donc qu’elles puissent être absorbées par les banques sur leurs fonds propres. Ce qui exige beaucoup de tels fonds propres. CQFD.

Un livre récent d’Anat Admati et Martin Hellwig* apporte un renfort académique à cette thèse. En transposant aux banques le « théorème » de Modigliani-Miller de neutralité pour l’actionnaire de la valeur d’une entreprise vis-à-vis de son mode de financement, les auteurs en déduisent que rien n’empêche les régulateurs d’avoir des exigences élevées (20 % ?) en matière de fonds propres. Les protestations du « lobby bancaire » sur le coût de telles exigences sont injustifiées, puisque leur coût du capital n’en serait pas affecté : le levier (rapport du bilan aux fonds propres) plus élevé réduirait le risque des banques et leur coût de financement par la même occasion.

Que penser de tout cela ? Outre le fait que même pour une entreprise industrielle, les hypothèses sous-jacentes au résultat de Modigliani-Miller ne sont jamais réunies dans la pratique, loin s’en faut, la dette des banques est, pour une large part, constituée de dépôts et non d’emprunts classiques. Les dépôts sont une partie de l’offre de services des banques, et leur rôle social est aussi important que celui du crédit. Ils ne sont pas fongibles avec la dette : c’est d’ailleurs pour cela qu’une fraction de ces dépôts est garantie. Mais ce n’est pas tout :

1- Il est impossible de rentabiliser, même avec un taux de rendement normal, de 10 % à 12 %, des banques avec un levier d’entreprise industrielle (où le bilan représente 2 à 4 fois les fonds propres). Obtenir 10 % après impôts avec un levier de 4, c’est avoir un return on assetsde 2,5 %. Si l’on considère que le coût de gestion d’une banque est de 1,5 %, que sur le cycle, le coût du risque est de 0,5 %, et le taux d’imposition de 33 %, c’est une marge d’intermédiation de près de 6 % qui serait nécessaire. Du jamais vu, impensable dans une période où les taux directeurs sont proches de zéro. Le levier des banques n’est pas un hasard, ou le résultat de leur cupidité, c’est une nécessité pour financer l’économie.

2- Le ratio de levier, en ne discriminant pas entre les bons et les mauvais risques, est une incitation à prendre davantage de risques, dans la mesure où ceux-ci sont mieux rémunérés, pour tenter de donner aux actionnaires le rendement qu’ils souhaitent. C’est un résultat théorique classique, pour une société à responsabilité limitée.

3- Dans la période de transition, pendant laquelle les banques doivent constituer les fonds propres supplémentaires qu’impliquent ces ratios, elles vont devoir payer plus cher leurs fonds propres sur le marché, du fait de la rareté des capitaux prêts à s’investir dans des métiers dont la rentabilité sera perçue comme durablement plus faible.

Enfin, avec la substitution du bail-in au bail-out, la moindre diversification, l’encouragement à la prise de risque par le leverage ratio, le risque pour l’investisseur n’est pas réduit, il augmente. L’argument selon lequel les banques seraient certes moins rentables, mais moins risquées, est faux.

La contradiction est bien là : on veut supprimer la garantie implicite que l’Etat (le contribuable) ou la banque centrale viendra au secours d’une banque. Ce faisant, on augmente forcément le risque pour ses actionnaires et ses créanciers. Le supplément de fonds propres exigé va donc réduire la rentabilité, mais pas le risque. C’est la garantie d’un coût du capital accru.

*Anat Admati et Martin Hellwig, « The Bankers’new clothes, What’s wrong with banking and what to do about it », Princeton University Press, 2013.

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