L’homme clé - Anshu Jain, prochain coprésident du directoire de Deutsche Bank

« Une nouvelle génération de dirigeants pour incarner le développement »

le 29/03/2012 L'AGEFI Hebdo

Anshu Jain ne perd pas de temps. Avant même son arrivée officielle à la tête de Deutsche Bank le 1

er juin, il y fait déjà le ménage. Impuissant, le président sortant de la première banque allemande, Josef Ackermann, assiste au démantèlement de son équipe par ce que la presse allemande appelle l’« Anshus army ». Hormis le directeur financier et son homologue de la banque de détail, les autres postes clés du comité exécutif seront occupés par des disciples de l’Indien, diplômé d’un MBA d’Amherst (Massachusetts) : essentiellement des Anglo-Saxons qui travaillent avec lui à Londres, dans la banque de financement d’investissement (BFI) du groupe. L’organe de direction de Deutsche Bank passera de 12 à 17 membres et ne comptera plus que 7 germanophones, dont un Autrichien. Et il sera sérieusement rajeuni, arrivants et promus étant âgés de 45 à 49 ans. « Cette nouvelle génération de dirigeants incarne la croissance et le développement que Deutsche Bank a connus au cours des dix dernières années », soutient Anshu Jain. Parallèlement, Deutsche Bank se dote d’un nouveau président du conseil de surveillance : Paul Achleitner, ex-associé de Goldman Sachs et actuel directeur financier de l’assureur Allianz. Il remplacera Clemens Börsig qui avait lui même l’ambition de succéder à Josef Ackermann.

La place des réseaux

Celui qu’on qualifie de « génie de la finance » a cependant dû renoncer à l’un de ses collaborateurs les plus proches : William Broeksmit. Annoncé dans l’organigramme initial comme le futur directeur des risques, il s’est heurté au carton rouge de la Bafin. Un premier revers pour Anshu Jain qui a fait grand bruit à Francfort. L’autorité allemande de surveillance des banques a estimé que cet Américain manquait d’expérience. L’actuel numéro deux, Stuart Lewis, montera donc d’un cran.

« Le duel entre Londres et Francfort est terminé, estime Dieter Hein, analyste du cabinet indépendant Fairesearch. Ce sont les gars de Londres qui l’ont emporté. » Ce n’est pas le fait que la première banque allemande sera désormais dirigée par des étrangers qui inquiète les experts, mais la mainmise d’une poignée de traders sur un groupe qui vient toute juste d’achever son processus de recentrage vers la banque de détail. Conscient des craintes suscitées par son arrivée à Francfort, Anshu Jain a réaffirmé son attachement au modèle de banque universelle. Pour contrer les effets de la crise, Josef Ackermann a en effet racheté le géant de fortune Sal.Oppenheim et surtout Postbank qui compte quelque 14 millions de clients particuliers. Et il a vanté une dernière fois le mérite d’un modèle plus équilibré dans une lettre adressée aux actionnaires le 20 mars dernier. Fin 2011, les activités « traditionnelles » (banque commerciale et de détail) ont contribué pour 56 % au bénéfice opérationnel du groupe, contre 32 % en 2009.

Les experts s’interrogent également sur le rôle de Jürgen Fitschen, cet Allemand de 63 ans qui doit officiellement codiriger Deutsche Bank. « Aucun des arrivants ne provient de son entourage, explique Heino Ruland, directeur général de RulandResearch. Si Deutsche Bank n’avait pas officiellement annoncé la mise en place d’une direction bicéphale, on aurait du mal à le croire, tant l’absence de la signature de Fitschen dans les nominations est révélatrice de la faiblesse de sa position. » Le rôle de l’actuel patron des activités allemandes du groupe consistera avant tout à maintenir le lien jusque-là privilégié avec Berlin, en particulier avec la chancelière Angela Merkel. Issu de la classe moyenne du Rajasthan, au Nord-Est de l’Inde, Anshu Jain ne parle pas l’allemand et demeure mal connu des milieux politiques et syndicaux de la capitale germanique.

Une phase de transition

Toutefois, le mandat de Jürgen Fitschen est limité à trois ans (mai 2015) du fait de son âge. Les analystes sont donc convaincus que la direction bicéphale ne correspond qu’à une phase de transition, « mais d’autant plus cruciale que Deutsche Bank est confrontée à une série de défis et de chantiers majeurs », avance Philippe Hässler, analyste du cabinet de conseil Equinet. Parmi les tâches les plus urgentes figure la cession des activités de gestion de fortune aux Etats-Unis. Deutsche Bank a annoncé fin février être entrée en négociations exclusives avec le gérant américain Guggenheim Partners pour la reprise de l’ensemble de ses activités de gestion grand public et institutionnels aux Etats-Unis dont le portefeuille pèse quelque 420 milliards de dollars et compte 1.500 salariés. Selon des sources proches de la banque, la vente de ces filiales devrait rapporter entre 1,5 milliard et 2 milliards d’euros.

Une plainte contre sa filiale de prêts hypothécaires, une enquête portant sur un soupçon de cartel concernant certains taux interbancaires (Libor en particulier), un changement de statut pour sa branche Taunus Corporation afin d’échapper à une surcharge en fonds propres liées à la loi Dodd-Frank…. Trouver une issue favorable à ces dossiers d’ordre juridique, voire judiciaire, notamment aux Etats-Unis, constitue par ailleurs un chantier majeur.

Au-delà, Anshu Jain et son équipe devront s’interroger sur l’avenir de la BFI. Traditionnellement sa principale source de bénéfices, cette branche a perdu 422 millions d’euros au quatrième trimestre 2011. Du coup, c’est l’ensemble du groupe qui a viré au rouge : ce dernier trimestre s’est soldé par une perte avant impôts de 351 millions d’euros. A la même époque de 2010, la seule BFI avait encore dégagé un bénéfice de 603 millions d’euros. Le groupe a parlé de « conditions extrêmement difficiles » sur les marchés, combinées aux « pertes sur les portefeuilles d’obligations d’Etat et de la taxe bancaire en Allemagne et en Grande-Bretagne ». Comme ses pairs, Deutsche Bank a réagi en coupant les rémunérations variables et en taillant dans les effectifs, mais à long terme, elle est confrontée à un véritable embouteillage réglementaire, notamment en Europe, qui pèsera sur sa rentabilité. Les projets du nouveau dirigeant, qui refuse pour l’instant tout entretien avec la presse, demeurent mal connus. Son ambition, indique-t-on à Francfort, est de développer la présence de la BFI aux Etats-Unis et en Asie - à la fois pour échapper au carcan européen et pour faire de Deutsche Bank l’un des cinq acteurs globaux présents sur les principales lignes de métiers d’une BFI.

Un revirement stratégique au détriment de la banque de détail est cependant peu probable à moyen terme selon les analystes. Grâce aux rachats successifs de Berliner Bank, Noris Bank, avant Sal.Oppenheim et Postbank, le produit net bancaire (PNB) de la banque de détail a fait un bond de 22 % au quatrième trimestre 2011, par rapport à celui de 2010 (à 3,5 milliards d’euros), alors que le PNB total a reculé de 7 %. Dans ces conditions et vu la persistance des problèmes liés à la crise de la dette souveraine, un recentrage sur la BFI serait suicidaire. Il provoquerait un rejet immédiat par les actionnaires, estime-t-on dans l’entourage du groupe. Un avis partagé par les experts qui remarquent que le futur comité exécutif compte désormais deux directeurs en charge des réseaux, au lieu d’un seul auparavant.

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