L’invité de L’Agefi - Jean-Paul Chifflet, directeur général de Crédit Agricole SA

« Nos montants de crédits sont supérieurs à ceux de 2007 »

le 23/06/2011 L'AGEFI Hebdo

Jean-Paul Chifflet. Photo: Pierre Chiquelin

Propos recueillis par Sylvie Guyony

Les députés français ont adopté le 14 juin une résolution européenne visant à instaurer une taxe sur les transactions financières. Qu’en pensez-vous ?

Si cette taxe est instaurée au niveau européen, elle s’ajoutera aux diverses taxes et impôts que supportent déjà les établissements français. C’est une aberration : on demande aux banques d’être plus solides et plus liquides, avec des ratios de fonds propres relevés qui nécessitent d’engranger des résultats, mais les charges sont de plus en plus lourdes ! En 2010, les banques françaises ont davantage financé l’économie que d’autres en Europe. Si l’on veut qu’elles poursuivent dans cette voie, il faut que les conditions soient réunies. Donc, nous ne cessons d’attirer l’attention des autorités sur l’impact des règles que l’on veut nous imposer en matière de liquidité et de fonds propres. Nous nous y adapterons mais, qu’on le veuille ou non, elles réduiront notre capacité à octroyer des crédits et elles renchériront leur coût.

Avez-vous chiffré l’impact des nouvelles règles de Bâle sur votre activité de crédit ?

C’est difficile. Il faut scénariser la remontée des taux et l’évolution macroéconomique. Mais, dans le cadre de notre plan stratégique à moyen terme « Engagement 2014 », notre banque de financement et d’investissement, CA CIB, et nos métiers spécialisés dans le crédit ont pour objectif de générer une croissance sélective. Dans le cadre qui nous est imposé aujourd’hui, il s’agit notamment d’envisager la relation globale avec le client : flux financiers, dépôts, services bancaires...

Qu’en pense la commission des Affaires économiques de l’Assemblée nationale qui a auditionné les banquiers français ce même 14 juin ?

Sa préoccupation portait d’abord sur le financement des très petites, petites et moyennes entreprises (TPE et PME). Les banques françaises ont fait face à la demande pendant toute la crise et, je le rappelle, ceci n’a rien coûté à l’Etat. En remboursant les aides ponctuelles de celui-ci, elles lui ont même versé 2,4 milliards d’euros d’intérêts. En 2010, le groupe Crédit Agricole a octroyé 29 milliards d’euros de crédits aux TPE et PME, pour un objectif fixé par l’Etat à 27,4 milliards.

Comment se répartissent ces financements ?

Le Crédit Agricole engage plus de 450 milliards d’euros d’encours de crédits à l’économie en France (contre environ 300 milliards pour BPCE, 160 pour Société Générale et 140 pour BNP Paribas, NDLR). Sur cet ensemble, 200 milliards vont aux entreprises, dont 62 milliards à celles de moins de dix salariés. Ces montants sont supérieurs à ceux de 2007, avant la crise. Notre part de marché sur les prêts aux PME s’élève à 25 %. En outre, 40 milliards d’euros sont engagés pour l’agriculture, y compris les éleveurs de bovins victimes de la sécheresse. Pour l’ensemble des entreprises, 87 % de nos encours de crédits sont à moyen-long terme, 13 % sont à court terme.

Avez-vous changé votre politique d’octroi ou poussé des solutions alternatives comme l’affacturage ou l’accompagnement sur les marchés ?

Nous n’avons rien changé à nos procédures d’octroi de prêts. Elles demeurent celles d’un groupe mutualiste et décentralisé, avec des prises de décision sur le terrain : 70 % à 80 % des crédits sont accordés par les conseillers en agence, ce qui permet de prendre en compte aussi bien la réalité de l’entreprise que la personnalité de l’emprunteur. Selon le risque ou le montant demandé, le comité des prêts de la caisse locale peut émettre un avis. L’intervention de la caisse régionale est parfois nécessaire, mais aucun dossier de crédit ne remonte à Paris. Les décisions sont toutes décentralisées. Quant à l’affacturage, il a connu chez nous une progression soutenue (+32 % du chiffre d’affaires facturé entre 2007 et 2010), puis un léger ralentissement début 2011. Cela n’est pas lié à un changement d’attitude commerciale du Crédit Agricole. Enfin, CA CIB est organisé pour accompagner les entreprises chaque jour dans leurs projets et leur gestion financière. C’est vrai pour les grandes entreprises et aussi pour les moins grandes : nous disposons d’un dispositif spécifique afin de les accompagner au plus près.

Une moindre centralisation des fonds du Livret A à la Caisse des dépôts changerait-elle la donne en matière de crédits aux entreprises ?

Il est vrai qu’avec une moindre centralisation, nous aurions pu accompagner plus encore les TPE et les PME si la demande s'était présentée. Mais ce débat est clos.

Les dépôts sont essentiels dans les normes de liquidité de Bâle III. Les collectivités locales vont-elles en pâtir ?

C’est possible. Dans ce secteur, les risques de crédit sont faibles, les marges aussi. Et les collectivités locales n’apportent pas de dépôts. Notre part de marché a néanmoins progressé ces dernières années, accentuée par la réduction du nombre d’intervenants. Dans ce domaine, comme dans les autres, notre objectif premier demeure l’accompagnement des territoires et des clients, mais on ne peut pas demander perpétuellement aux banques de ce pays tout et son contraire : immobiliser toujours plus de fonds propres tout en étant plus véloce dans la distribution du crédit ; déployer toujours plus de services pour nos clients, mais le faire si possible à moindre coûts. Notre profession a besoin d’un peu de calme législatif, réglementaire et médiatique pour pouvoir soutenir la croissance. 

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