DOSSIER Institutions de prévoyance

Mutation à marche forcée

le 03/03/2011 L'AGEFI Hebdo

La multiplication des regroupements vise à répondre aux enjeux réglementaires et à renforcer la compétitivité.

La course à la taille qui s'est engagée entre les groupes de protection sociale va connaître une spectaculaire accélération en 2011. Pas moins de six groupes sont en effet engagés dans des projets de fusions ou de rapprochements. Le 1er

février, Aprionis et Vauban Humanis ont ouvert le bal en portant leur nouveau groupe, Humanis, sur les fonts baptismaux. Ce nouveau mastodonte dans l’univers paritaire doit encore accueillir en son sein Novalis Taitbout le 1er janvier 2012. Ce mariage à trois donnera alors naissance à l’un des premiers groupes de protection sociale en France avec 11,5 milliards d’euros de cotisations en retraite complémentaire et 2,8 milliards d’euros de chiffre d’affaires en assurance de personnes. « On constate une accélération des regroupements et nous y participons largement, a commenté Georges Bouverot, président du conseil d’administration d’Humanis, lors de la présentation de son groupe. La fusion entre Apri et Ionis a pris quatre ans, celle d’Aprionis et Vauban Humanis a mis trois ans et le mariage entre Humanis et Novalis Taitbout est mené en à peine un an. » Les autres acteurs ne sont pas en reste. Après quelques errements, Mornay et D&O ont finalement entériné leur projet de fusion qui doit aboutir à la création d’un groupe au 1erjanvier 2012. Quant à Réunica, après avoir absorbé Arpège début 2010, la compagnie se rapproche désormais de ProBTP. Le 3 février, les conseils d’administrations des deux maisons ont donné leur feu vert à leur projet de « coopération industrielle », selon une source proche du dossier. La fusion n’est toutefois pas à l’ordre du jour, l’idée des deux partenaires étant de mutualiser l’ensemble de leurs moyens techniques et humains au sein d’une structure commune dont la mise en œuvre pourrait intervenir mi-2012.

Performance et efficacité

Jusqu’où ira ce mouvement de concentration ? Selon certains professionnels et observateurs, il ne pourrait rester, à terme, que quatre ou cinq grands groupes (lire l’entretien). « On est loin du compte dans la concentration de ces acteurs », estime Emmanuel Gorny, chef de projet banque et assurance chez IHS Global Insight. De fait, des groupes comme Apicil, Audiens ou Agrica se tiennent encore à l'écart de ce mouvement. « Mais les rapprochements sont aujourd’hui inéluctables », ajoute-t-il. La recomposition du secteur est en effet déjà largement entamée. Depuis 1996, le nombre de groupes de protection sociale est ainsi passé de 55 à 16, selon les données de l’Agirc-Arcco. Les deux fédérations de retraite complémentaire ont d’ailleurs donné le tempo en lançant, dès 2001, le projet « usine retraite ». La construction d'un système informatique unique pour la gestion des retraites complémentaires a en effet conduit les groupes à se réunir au sein de six groupements d’intérêt économique (GIE) informatiques, à charge pour chacun d’eux de développer les briques applicatives de cette plate-forme. « Les groupes ont alors commencé à travailler ensemble, ce qui a souvent contribué à des collaborations plus étroites et aux premiers rapprochements », rapporte Emmanuel Gorny. L’union entre Aprionis, Novalis Taitbout et Vauban Humanis en est une parfaite illustration, le trio ayant donné naissance au GIE Alcara, fruit de la fusion des GIE Alcire (Aprionis, Vauban Humanis) et Amarice (Novalis Taitbout, Mornay). « Le déploiement de l’usine retraite, prévu pour 2013, arrive très vite et peut donc jouer un rôle d’accélérateur », anticipe d’ailleurs Paul Grasset, directeur général de ProBTP.

Ces rapprochements répondent aussi à d’autres logiques. Désormais, la principale motivation de ces acteurs est de renforcer leur poids et leur position en assurances de personnes (santé, prévoyance, épargne retraite). Une nécessité à l’heure où leurs marges de manœuvre en retraite complémentaire se réduisent significativement. « Avec les incertitudes entourant l’évolution des régimes de retraites après 2013 et de l’Agirc-Arrco, les groupes doivent être capables d’envisager leur avenir et leur survie sur le seul volet des assurances de personnes, expose d’ailleurs un professionnel. Or certains groupes n’ont pas la taille pour être pérenne et disposer de réseaux commerciaux adéquats. » Pour l’heure, même si leurs positions sont très hétérogènes d’un groupe à l’autre, tous les acteurs affichent un réel appétit pour les marchés de la prévoyance et de la santé, tant en individuel qu’en collectif. La partie est loin d’être gagnée face à la concurrence acharnée des mutuelles, des assureurs traditionnels, voire des bancassureurs. La quête d’une taille critique s’avère donc indispensable pour lutter à armes égales. « Les groupes ont dû accélérer les regroupements pour être plus forts en qualité et en capacités d’investissements », rappelle Georges Bouverot. « L’objectif est de gagner en efficacité et en performance par la maîtrise de nos coûts, renchérit Paul Grasset. Il faut pouvoir exister demain à côtés d’autres acteurs qui ne cessent de se rapprocher ». Une allusion directe à la création de groupes mutualistes comme Covéa ou Sferen (Macif, Maif et Matmut). « L’objectif de ces groupes est d’atteindre une taille comparable à celle des assureurs pour pouvoir rivaliser, note Emmanuel Gorny. Or, il faut pouvoir dégager d’importants moyens de développements et des fonds propres, tout en réalisant des économies d’échelle. Le meilleur moyen d’y parvenir est de se regrouper. »

Cet effet de taille doit également leur permettre de peser encore davantage dans les discussions dans le cadre des accords de branche ou des conventions collectives nationales. Or, « le marché des conventions collectives nationales est crucial pour ces groupes fréquemment retenus par les syndicats patronaux et salariés dans le cadres des appels d'offres », explique Emmanuel Gorny. De fait, la fusion d'opérateurs disposant de représentants syndicaux mieux implantés dans des secteurs d'activité différents peut favoriser le groupe ainsi constitué dans davantage de négociations d'accords de branche.

Solidité financière

Au-delà des ambitions commerciales, la constitution de géants de la protection sociale vise un ultime objectif : assurer la pérennité de leur modèle en renforçant leur solidité financière. Or, « avoir un groupe solide, avec une forte marge de solvabilité, montre qu’on assure sa pérennité, ce qui n’est pas négligeable dans le cadre de discussions des accords collectifs, poursuit Emmanuel Gorny. C’est un argument auquel les partenaires sociaux sont sensibles car il prouve la solidité des opérateurs ». Et l’enjeu est d’autant plus crucial que se profile à l’horizon la directive européenne Solvabilité II, dont l’entrée en vigueur est prévue pour début 2013 (lire page 30). A ce stade, les groupes de protection sociale n’ont pas de souci à se faire, affichant des marges de solvabilité très largement supérieures au minimum réglementaire. Toutefois, l’application de la cinquième étude quantitative d’impact (QIS 5) sur les comptes 2009 a mis en lumière de fortes disparités selon les activités. C’est le cas chez Humanis. « Le taux de couverture de marge reste stable en assurance santé, a indiqué Damien Vandorpe, son directeur général. En revanche, sur les risques lourds, ce taux est divisé par plus de deux. » Or, ces groupes ont peu de marge de manœuvre pour accroître leurs fonds propres. « Un assureur a la capacité de faire une émission publique à l’épargne pour renflouer ses fonds propres, note un professionnel. A contrario, un groupe de protection sociale a l’incapacité historique d’émettre des fonds propres. Il est donc nécessaire de croître. » Face à cette contrainte, les rapprochements apparaissent comme la solution parfaite. « L’arrivée de Solvabilité II fait monter la barrière à l’entrée des acteurs en assurance de personnes, souligne Paul Grasset. Ceux-ci n’ont donc pas d’autre alternative que de se regrouper afin d'avoir la taille nécessaire pour continuer à exister. » La mutation à marche forcée des groupes de protection sociale pourrait donc connaître de nouveaux épisodes dans les mois ou les années à venir.

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