La muraille de Chine des banques britanniques

le 22/09/2011 L'AGEFI Hebdo

Les jalons de la réforme du secteur sont désormais posés. Son efficacité reste à prouver.

Conférence de presse de John Vickers (au centre de la photo), à la tête de la Commission bancaire indépendante, le 12 septembre 2011 à Londres. Photo : Simon Dawson/bloomberg

Jusqu’à sa publication le 12 septembre, les spéculations sont allées bon train. Les conclusions du rapport de la Commission bancaire indépendante (ICB) sont finalement beaucoup plus clémentes qu’attendu. John Vickers, le parlementaire en charge de ce rapport, n’a pas molli face aux pressions des lobbies bancaires : la réforme du système financier, dont le coût pourrait atteindre quelque 7 milliards de livres (8 milliards d’euros) par an, aura bien lieu outre-Manche, mais sans leffet big-bang attendu. La date de mise en œuvre a d’ores et déjà été repoussée au début 2019. Si l’ICB souhaite que le gouvernement fasse voter cette loi par le Parlement au plus vite, ce délai devrait permettre aux banques de prendre toute la mesure de ces propositions de réforme et de s’y adapter.

Sur le contenu, le modèle de la banque universelle a aussi été préservé : à une scission brutale des activités de marché et de dépôts, l’ICB a préféré la notion de filialisation, déjà largement entretenue à l’occasion du rapport d’étapes publié en avril dernier. La bonne surprise est venue de la flexibilité de la sanctuarisation des activités, laissée à la discrétion des banques. Schématiquement, la partie filialisée, qui disposera d’un conseil d’administration propre, devra néanmoins contenir des dépôts de clients individuels et de PME au Royaume-Uni, tandis que toutes les activités relevant de l’Espace économique européen (EEE) ainsi que les activités de marchés secondaires et le trading devront tomber dans la division non filialisée. « Cette disposition permettra aux banques britanniques de placer leurs activités de prêts aux grosses entreprises dans l’une ou l’autre de ces divisions et cela vaudra aussi pour leurs activités de prêts immobiliers, explique Keith Bowman, analyste actions auprès de Hargreaves Lansdown, C’est une concession importante pour les banques dans la mesure où cela leur permettra d’adapter le mix de leurs activités sanctuarisées et les autres à leur modèle existant. »

Des zones d’ombre

La grande question reste de savoir où les banques placeront la limite entre leurs activités filialisées et les autres. « Nous suspectons d’ores et déjà que Lloyds Banking Group (LBG) va inclure pratiquement toutes ses activités à l’intérieur de la division filialisée, tandis que RBS et Barclays vont essayer de minimiser la taille de ces activités afin de maximiser la diversité des activités non sanctuarisées, avance Justin Bisseker, analyste bancaire chez Schroders. De son côté, HSBC va sans doute essayer d’ajuster sa base de dépôts dans la partie filialisée avec une proportion de prêts aux entreprises. » L’hypothèse selon laquelle des banques britanniques pourraient déplacer un certain nombre d’activités à l’étranger a également refait surface : « Barclays pourrait bien avoir à reconsidérer avec attention l’intérêt de retenir Barcap, sa division d’investissement, outre-Manche dans la mesure où la séparation de cette entité à la fois du groupe et du Royaume-Uni permettrait d’éviter le problème épineux de la subordination des intérêts liés aux activités sanctuarisées », anticipe un analyste du secteur. Même constat pour HSBC qui pourrait aussi bénéficier de coûts de financement moindres en expatriant son siège à Hong Kong.

Pour le moment, les banques ont réagi plutôt favorablement à la publication de ce rapport : à l’occasion d’une conférence Barclays Capital à New York, Bob Diamond, le directeur général de Barclays, qui s’était pourtant montré un farouche opposant au projet de réforme, a salué le rapport comme un « pas souhaitable dans le sens d’une plus grande clarté dont les banques ont besoin pour opérer en toute confiance ». Les contours de cette réforme ne sont pourtant pas dépourvus de zones d’ombre : les analystes s’interrogent ainsi de plus en plus sur les bénéfices réels de la filialisation. « Si, selon nous, la sanctuarisation des activités va faciliter la résolution de certaines fonctions systémiques importantes, elle pourrait tout aussi bien augmenter plutôt que décroître la probabilité d’une faillite bancaire au travers d’une perte des bénéfices liés à la diversification - géographique et produits aussi bien sur les actifs et passifs d’un bilan - auxquelles s’ajoutent des vulnérabilités de financement en temps de crise », estime Justin Bisseker. D’ores et déjà, Morgan Stanley a réduit de 9 % à 15 % ses projections de bénéfices imposables pour les grandes banques britanniques en 2014, conséquence notamment de coûts de financement plus élevés et d’une contraction des prêts à l’extérieur des activités filialisées.

Les critiques se sont également fait entendre pour mettre en évidence le manque de clarté des solutions apportées par le rapport dans le cas d’une faillite. « La clé de toute réforme bancaire repose sur les procédures de résolution, assure Geoffrey Wood, professeur d’économies à la Cass Business School de Londres. Or le rapport Vickers fait complètement l’impasse sur les procédures à mettre en place en cas de faillite d’une banque d’investissement et manque d’informations sur les conséquences d’un manquement de la banque de détail. » Le rapport Vickers a préféré aller dans le sens d’un relèvement des fonds propres des parties filialisées, à 10 % de leurs actifs risqués, soit plus que les exigences de Bâle III, alors que les activités non sanctuarisées resteront soumises aux normes internationales. La version finale du rapport est allée un peu plus loin que le rapport transitoire en exigeant que toutes les grandes banques britanniques retiennent un minimum de 7 % à 10 % de capacité d’absorption des pertes, un niveau que l’ICB estime déjà atteint par les leaders bancaires…

Une concurrence peu accrue

Le rapport aurait également échoué, selon les experts, à injecter un surcroît de concurrence dans le secteur. Les recommandations de l’ICB se bornent en effet à vouloir favoriser un changement rapide de prestataire bancaire ou encore à alléger les conditions d’entrée de nouveaux acteurs dans ce secteur. « La compétition ne se mesure pas au nombre d’acteurs dans un secteur mais bien plutôt à la capacité de chaque établissement à concurrencer de manière agressive ses pairs et à entrer et sortir de ce secteur comme il l’entend, fait savoir Geoffrey Wood. Or tant que nous ne parviendrons pas à cet état, nous n’aurons pas de réelle concurrence dans le secteur bancaire britannique. » L’ambition affichée de l’ICB reste néanmoins de créer un nouveau challenger dans le secteur, très probablement Co-Operative Bank ou encore le véhicule d’investissement NBNK Investments, grâce notamment à la cession des 632 agences de LBG déjà négociées avec la Commission européenne en échange de l’aide de l’Etat britannique. Le gouvernement doit désormais trouver un accord avec LBG afin de s’assurer que l’entité à céder soit suffisamment financée et recouvre au moins 6 % de part de marché des comptes courants. Exit donc l’exigence contenue dans le rapport transitoire de contraindre le groupe à céder plus d’agences. « Les tentatives d’injecter de la compétition dans le secteur bancaire, que ce soit au travers des banques en ligne ou encore de la Poste britannique, ont à présent achoppé sur l’idée que, tôt ou tard, ces établissements doivent être soutenus par l’aide de l’Etat », rapporte Keith Bowman. Considéré comme un grand pas en avant, le rapport Vickers ne règle donc pas toutes les questions en suspens. Mais l’échéance de 2019 rassure, laissant la possibilité d’amender et d’adapter les propositions aux réalités du secteur.

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