DOSSIER Moyens de paiement

Les monnaies alternatives émergent

le 20/06/2013 L'AGEFI Hebdo

Elles se créent un peu partout, y compris dans le monde digital, mais inquiètent les régulateurs.

Certains « bitcoins » sont frappés, comme cette pièce de 25 unités présentée au mois d’avril au Japon. Tomohiro Oshumi/Bloomberg

La fermeture de Liberty Reserve a sonné comme un avertissement. Cette plate-forme de paiement électronique émettant une monnaie virtuelle, enregistrée au Costa Rica, est accusée d’avoir blanchi 6 milliards de dollars en sept ans d’existence. La justice américaine montre ainsi sa détermination à lutter contre le blanchiment d’argent et les transactions illicites, notamment lorsqu’ils prennent forme dans le monde digital. En ligne de mire, le « bitcoin », cette autre monnaie virtuelle inventée en 2009 par le mystérieux Satoshi Nakamoto, qui permet de réaliser des transactions financières grâce à internet n’importe où dans le monde hors des circuits financiers traditionnels. Le bitcoinn’est pas régulé par une autorité centrale mais par un algorithme. Celui-ci permet à des « nœuds » informatiques, via la vérification des transactions, d’en générer 25 toutes les dix minutes. C’est le « mining ». Ils peuvent ensuite les mettre en vente sur des places de marché comme MtGox au Japon (80 % des échanges), bitcoin-otc.com ou bitcoin.de en Allemagne… Sa valeur évolue donc en fonction de l’offre et de la demande, le bitcoins’échangeait ainsi contre 109 dollars ou 83 euros le 12 juin dernier. Bien que confidentielle, cette monnaie virtuelle réunit de plus en plus d’adeptes. Sur le mois d’avril, par exemple, les fondateurs de Coinbase, une place de marché américaine, comptaient 116.000 membres qui ont converti 15 millions de dollars en bitcoinscontre un million seulement en janvier. Par semaine, le rythme de croissance des conversions atteint les 15 % et le nombre d’utilisateurs croît de 12 %, selon le Wall Street Journal du 7 mai. La masse de bitcoins, qui pour l’heure atteint environ 11 millions d’unités, sera limitée à 21 millions, sans qu’on sache vraiment pourquoi ce chiffre a été arrêté. D’ailleurs, de nombreux points restent obscurs. Le bitcoina par exemple connu son premier krach le 10 avril suite à une cyberattaque contre l’une des places de marché où il s’échange, suscitant un intérêt accru pour son fonctionnement.

Risques croissants

En tant que monnaie, le bitcoinest accepté sur divers sites web vendant des biens numériques (logiciels, hébergement, téléphonie…), du matériel informatique mais aussi des biens de consommation courante. La majorité des transactions est constituée d’échanges entre particuliers qui évitent ainsi les frais bancaires et les taxes, et peuvent conserver un certain degré d’anonymat puisque les adresses de paiement sont relativement complexes à tracer. C’est d’ailleurs le point qui suscite le plus de méfiance et de soupçons, au même titre que l’absence de régulation. Une note du FBI datée d’avril 2012 pointe déjà les risques croissants liés aux bitcoins : achat de biens illicites, blanchiment d’argent, vol de bitcoins… « Si les bitcoins sont de plus en plus largement acceptés par les vendeurs et les utilisateurs, le FBI prévoit une augmentation des activités de blanchiment d’argent », assène-t-elle. Quelques mois plus tard, en octobre 2012, la Banque centrale européenne publiait un rapport sur les monnaies virtuelles évaluant les risques, et en particulier le fait qu’elles soient utilisées par les fraudeurs, criminels et opérateurs de blanchiment d’argent. Si, pour l’instant, le régulateur reste dans une position d’observateur, il devrait être prochainement plus actif, car ces monnaies ont toutes les raisons de se développer : croissance du commerce électronique, anonymat des transactions, coûts réduits et dénouement des transactions bien plus rapides que dans les circuits traditionnels. En tout cas, les régulateurs suivent les flux d’argent entrants et sortants des plates-formes d’échanges de bitcoins(qui doivent appliquer les règles d’identification et de lutte antiblanchiment) mais aussi les éventuels services liés à cette monnaie et proposés par des acteurs régulés.

Réseau alternatif

Ainsi, aux Etats-Unis, des banques réfléchissent à lancer des outils de paiement facilitant la conversion de devises en bitcoins. Mais elles pourraient aussi envisager le bitcoinsous un angle plus bancaire. « Bitcoin est un protocole technique libre que tout le monde peut s’approprier, estime Gonzague Grandval, fondateur de Paymium, start-up française vouée à simplifier l’accès à ce protocole. A ce titre, il peut être utilisé par les banques pour effectuer leurs transactions, parallèlement aux réseaux tels que Visa, Mastercard ou Swift. Il est universel et donc interopérable, ce qui lui donne la capacité de faire communiquer entre eux les multiples 'wallets' qui ne parviennent pas à se développer parce qu’ils sont justement conçus dans un modèle propriétaire. Aujourd’hui, Bitcoin est utilisé principalement par des jeunes technophiles intéressés par les propriétés de cette technologie, mais à terme ce protocole pourra supporter tous les moyens de paiement et devenir un vrai moyen d’échange mondial. » Paymium avait d’ailleurs envisagé un partenariat avec Aqoba, établissement de paiement spécialisé dans l’émission de cartes incluant des programmes de fidélité, pour proposer des cartes permettant de stocker des bitcoinset de payer en euros. Cela n’a pas abouti. En outre, Paymium travaille actuellement à la reconstruction de son infrastructure informatique après avoir subi le vol de son stock de bitcoins. De toute évidence, ce protocole possède un immense potentiel. Néanmoins, sans réponses solides aux questions liées à sa sécurité et à sa régulation, deux points qui incomberont sûrement aux banques centrales, le bitcoinrestera l’apanage d’un nombre limité d’utilisateurs à l’honnêteté parfois douteuse.

Pourtant, le modèle fait des émules et diverses monnaies virtuelles font leur apparition avec plus ou moins de succès. Après le « linden dollar » utilisable sur Second Life, les « Facebook credits » ou les cartes Starbucks, Amazon vient de lancer aux Etats-Unis « Amazon coins » pour acheter des applications sur sa tablette Kindle Fire. Apple aussi pourrait lancer sa propre monnaie virtuelle, iMoney (un brevet a été déposé), après avoir retiré de son App Store (magasin d’applications) des wallets en bitcoinset des applications permettant d’acheter et de vendre des bitcoins. De grandes enseignes peuvent ainsi émettre leur monnaie virtuelle privative à but commercial. En France, le Crédit Agricole Pyrénées Gascogne a créé les « tookets », une monnaie virtuelle mise à disposition des caisses régionales et d’autres entreprises pour récompenser clients ou collaborateurs. Ces derniers décident ensuite de remettre leurs tooketsconvertis en euros à des associations locales. L’idée est de créer des liens sur un territoire donné.

Global ou local

C’est aussi l’objectif des monnaies locales complémentaires qui essaiment sur tout le territoire français : le « sol violette » à Toulouse, la « monnaie de Rouen », le « stück » de Strasbourg, l’« éco » d’Annemasse, l’« orai » dans le Pays d’Auray en Bretagne, la « touselle » à Comminges en Haute-Garonne, le « réu » à La Réunion et la « commune»  à Roanne dans la Loire, « soNantes » qui sortira en mai 2014… et les projets se multiplient. Ce mouvement exprime ses valeurs dans le Manifeste pour les monnaies locales publié le 18 mai dernier à Villeneuve-sur-Lot où se tenaient les premières Assises des monnaies locales complémentaires. « Ces monnaies se fondent sur un engagement citoyen qui refuse la spéculation et investit intégralement sur un territoire pour dynamiser les échanges et développer les relations, souligne Philippe Derudder, ancien dirigeant d’entreprise devenu conseil en économie et monnaies locales complémentaires, auteur de plusieurs ouvrages sur le thème*. Les objectifs peuvent être sociaux, écologiques, etc. Il s’agit ainsi pour les citoyens de prendre la responsabilité de leur destin et de contribuer à faire changer le fonctionnement de la société. Dans ce modèle, la monnaie redevient un moyen au service de la vraie richesse (celle offerte par la nature et valorisée par l'activité humaine) et n’est pas recherchée pour elle-même. » Ce qui n’est pas forcément une utopie puisque la banque suisse WIR, créée en 1934, émet sa propre monnaie pour faciliter les échanges interentreprises et touche ainsi 20 % des PME de son territoire. Preuve que les banques peuvent aussi jouer un rôle dans un dispositif de monnaie alternative.

*Les monnaies locales complémentaires : pourquoi, comment ? (éd. Yves Michel, 2012) ; Une monnaie nationale complémentaire pour relever les défis humains et écologiques (même éditeur, 2011).

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