DOSSIER Crédit client

Mobilisation face aux risques

le 28/03/2013 L'AGEFI Hebdo

Retards aggravés et défaillances accrues placent les experts du recouvrement et les assureurs-crédit au premier plan.

Des entreprises françaises en majorité en retard pour leurs paiements. Illustration: Agefi

Mobilisation générale autour des paiements des entreprises. En application de la directive européenne sur la lutte contre le retard de paiement dans les transactions commerciales, la répression se durcit (lire l'entretien page 26). En outre, le gouvernement a prévu de renforcer les contrôles sur les délais de paiement. Il est vrai que la conjoncture difficile a mis à mal les progrès que la loi LME (loi de modernisation de l'économie) de 2008 avait suscités jusqu’en 2010 et la situation continue de se détériorer. « Le renforcement des contrôles sur le respect des délais de paiement n’est pas assez intensif, la dégradation de la situation est toujours perceptible, indique Denis Le Bossé, président du cabinet Arc, spécialisé en recouvrement de créances. Les dossiers qui nous sont confiés par les entreprises augmentent, d’autant qu’elles sont sensibilisées à l’intérêt de nous les transmettre plus tôt. » Même écho de la part du cabinet d’avocats Touzet Bocquet et Associés, un acteur plutôt atypique du recouvrement. « Alors que le crédit interentreprises représente environ 800 milliards d’euros par an, l’équivalent de 4 fois le crédit bancaire aux entreprises, rares sont les cabinets d’avocats qui interviennent sur ce marché de façon structurée, note Philippe Touzet, avocat associé chez Touzet Bocquet & Associés. L’activité judiciaire est en effet très chronophage, ce qui pose des difficultés en matière de recouvrement. »

Répercussions en chaîne

Les retards de paiement d’une entreprise peuvent mettre à mal la trésorerie de ses partenaires commerciaux mais surtout, la progression des défaillances depuis un an fait peser sur les paiements interentreprises des risques accrus. « Le phénomène semble d’autant plus grave qu’il touche des acteurs de taille significative, les défauts sur les entreprises de plus de 15 millions d’euros de chiffre d’affaires ayant augmenté de 20 %, expose Nicolas Delzant, président du directoire d’Euler Hermes France. Or les répercussions sur la chaîne économique sont d’autant plus importantes. » L’augmentation des risques de défaut de paiement focalise ainsi l’attention sur l’assurance-crédit, qui permet au créancier de se prémunir contre un défaut de son client. Après s’être retrouvés sur le devant de la scène en 2008-2009, les assureurs-crédit mettent en avant leurs niveaux d’engagements élevés, nonobstant la dégradation des risques. Euler Hermes, Atradius ou encore Coface proposent ainsi des dispositifs de substitution aux couvertures exceptionnelles qui avaient été mises en place en 2008 (Cap et Cap +) avec le concours de l’Etat. Celui d’Euler Hermes recouvre même des volumes plus importants que lorsque l’Etat intervenait, pendant que Coface a amélioré sa formule. « Coface a lancé fin novembre le produit 'Topliner', s’agissant de proposer une couverture complémentaire, à un tarif certes plus élevé, sur des risques où nous nous montrons par ailleurs restrictifs, annonce Sylvie Arnautu, directeur commercial et marketing de Coface France. Il s’agit d’un produit analogue au Cap + mais entièrement privé, souple et facile d’accès : la souscription et la simulation tarifaire se font en ligne, pour la France ou l’export. » Les tarifs varient largement selon les risques. « L’entreprise a la possibilité de signer un deuxième contrat moyennant des primes de 1,5 % à 2,5 % chez Euler Hermes, souligne Jean-Louis Coppers, administrateur délégué de Crion, courtier en assurance-crédit. Dans les cas où les capacités étaient inexistantes, une garantie supplémentaire coûtera toutefois autour de 4 %. »

Mais l’engagement des assureurs-crédit est important surtout dans leur activité courante. Euler Hermes a ainsi accru ses garanties de 2 milliards en France, soit une progression de 1,1 %, et ses expositions augmentent sur toutes les régions d’Europe. « Les taux d’acceptation restent satisfaisants, par exemple à 72-75 % pour Euler en Europe, précise Jean-Louis Coppers. Coface a pris des mesures pour réduire certaines capacités, mais sans aller jusqu’à la suppression totale des engagements comme Atradius avait pu le pratiquer en 2008-2009. Il s’agit plutôt de réductions de 20 % à 30 %. » Atradius annonce des taux d’acceptation de près de 75 % à présent et Coface augmente ses engagements. « Au sein d’une profession très attaquée, Coface montre son utilité et son-savoir faire avec des taux de renouvellement très élevés obtenus en début d’année, atteste Sylvie Arnautu. Nous souscrivons des risques dans la quasi-totalité des pays. Après avoir grandement réduit nos encours sur la Grèce fin 2011, nous venons d’assouplir nos positions sur les sociétés les mieux notées. »

Le fait est que la profession se trouve facilement en butte aux critiques, tant son rôle devient sensible dans un contexte difficile. « Les assureurs-crédit retirent leur couverture à des entreprises sans discernement ni information, affirme Denis Le Bossé. Une entreprise peut ainsi voir brusquement ses fournisseurs perdre confiance en elle, voire lui demander un paiement contre livraison ou un acompte. Dans un contexte de financement bancaire réduit, cela peut être dramatique. » Publié en février dernier par l’Inspection générale des finances, le rapport Charpin a mis l’accent sur le rôle procyclique du secteur et suscité un certain émoi. « Alors que les risques ne cessent d'augmenter, des exigences supplémentaires à notre égard de la part des pouvoirs publics me sembleraient déplacées, estime Yves Poinsot, président d’Atradius. Mieux vaudrait concentrer les efforts sur la sensibilisation des PME à la gestion du poste clients. »

Les acteurs s’efforcent en effet d’accompagner les entreprises malgré la conjoncture en baisse. « Compte tenu du contexte de dégradation économique, particulièrement marqué en France, nous revoyons plus fréquemment les risques et nos garanties, indique par exemple Nicolas Delzant. Nous faisons désormais chaque trimestre le point sur les entreprises sensibles, et non plus seulement de façon semestrielle. » A la montée des risques s’ajoutent des conditions tarifaires difficiles. « L’érosion constante des prix depuis deux ans alors que les risques se sont dégradés dans la même période constitue une aberration qui ne sera pas favorable, in fine, aux entreprises ayant besoin de couvertures, remarque Sylvie Arnautu. La profession dans son ensemble s’en est émue et Coface en fait clairement une priorité pour 2013, car nous voulons continuer d’accompagner les entreprises. »

Solutions de financement

D’ores et déjà, les assureurs font évoluer leurs garanties pour qu’elles puissent faciliter l’obtention de financement, problématique majeure de nombre d’entreprises. Euler Hermes a étoffé son équipe, composée de cinq spécialistes, dédiée aux financements structurés et notamment à la titrisation des créances commerciales, destinée à l’origine à déconsolider les créances refinancées sur le marché. « Aujourd’hui, il s’agit aussi de trouver des solutions de financement alternatives au crédit bancaire classique, relève Stéphanie Pellet, directrice des opérations structurées chez Euler Hermes. Nous constatons une multiplication des montages où nous intervenons pour assurer les portefeuilles acheteurs, si bien que les programmes bénéficient de notre notation, 'AA-', particulièrement attractive pour les investisseurs. » Pour intéresser le marché, ces montages doivent toutefois porter sur des volumes de créances d’au moins 200 millions d’euros et restent donc réservés aux grands groupes. La solution lancée ces jours-ci par Atradius, « Credit Power », touchera un public plus large. « L’outil rapproche en temps réel le fichier des encours clients d’une entreprise et les couvertures que nous accordons, et l’entreprise peut décider d’envoyer l’information à ses banques ou ses 'factors', explique Yves Poinsot. Une banque engagée sur un financement court terme peut ainsi voir le niveau de risque du BFR (besoin en fonds de roulement, NDLR) qu’elle finance. Les banques auxquelles nous présentons cet outil se montrent très intéressées et nous avons déjà noué des accords avec certaines d'entre elles pour qu’elles se connectent à Credit Power. » Les nouvelles technologies donnant à la banque une vision précise et en temps réel des encours clients couverts de l’entreprise emprunteuse, l’avancée par rapport aux pratiques manuelles qui prévalaient jusqu’ici, plus incertaines, semble déterminante.

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