Microfinance, l’exemplarité cambodgienne

le 22/11/2012 L'AGEFI Hebdo

Bien encadrée, cette finance au service des entrepreneurs pauvres s'y développe harmonieusement, en terre d’expérimentation et de progrès.

Cette emprunteuse, cliente de HKL, en est à son huitième prêt, elle a ainsi reçu 5.000 euros de crédits en trois ans. Cela lui a permis d’acheter le terrain pour installer ses élevages de poissons et subvenir aux besoins des huit membres de

Qu’allez-vous faire avec cet argent ? » La question revient avec insistance dans la bouche du professeur Huzzatul Latifee, vice-président de la Fondation Grameen Crédit Agricole. Il est assis à côté d’une Cambodgienne quinquagénaire, qui assume la charge d’une famille de huit personnes, dans sa maison sans fenêtres aux ouvertures, sans eau courante mais avec une ampoule unique pendue au bout d’un fil électrique tiré de l’extérieur. Avec le petit prêt consenti par Chamroeun, une institution de microfinance cambodgienne, elle voudrait vendre du poisson au marché, ce qui lui rapporterait plus que les crevettes. Ainsi, elle pourrait réparer son toit de tôle criblé de trous, une vraie catastrophe durant les mois de mousson. Elle améliorerait le quotidien de sa famille… Pour le Pr Latifee, ami et collaborateur du Pr Muhammad Yunus, directeur général de Grameen Trust, ces réponses ne suffisent pas. Il pose à nouveau sa question car il veut que cette emprunteuse se libère mentalement du carcan de la pauvreté pour véritablement entrer dans la peau d’une entrepreneuse qui voit plus loin, qui peut évaluer le retour sur investissement et planifier le développement de son activité. Cette scène résume ce qu’est la microfinance : certainement pas la charité, mais plutôt un moyen pour des populations vivant sous le seuil de pauvreté de refuser la fatalité et de reprendre la maîtrise de leur destin. Un microcrédit peut ainsi les aider à développer une petite activité de vente de nourriture ou de produits manufacturés sur les marchés, voire ensuite d’ouvrir une boutique permanente ou peut-être d’acheter des animaux pour les élever puis les vendre…

Coût du risque très bas

Le Cambodge, classé parmi les 48 pays les moins avancés, a fait une place à la microfinance dès le début des années 90, sous l’impulsion de quelques ONG (organisations non gouvernementales) internationales, et mis en place une supervision en 1997 lorsque la Banque Nationale du Cambodge a créé un bureau de supervision des institutions de microfinance (IMF) et des banques spécialisées. En 1999 et 2000, une vraie réglementation se met en place. En croissance rapide, le secteur accueille de nombreux financements étrangers. La concurrence entre IMF se développe et fait baisser les taux d’intérêt de 42 % en 2003 à 32 % en 2006. Parallèlement, sept IMF se regroupent en 2004 pour créer la Cambodia Microfinance Association (CMA), qui devient l’interlocuteur sectoriel de la Banque Nationale du Cambodge, et engage la coopération avec les acteurs de la microfinance dans d’autres pays. Elle favorise également la coordination entre IMF cambodgiennes et la diffusion de bonnes pratiques. Toujours dans un souci de mieux l’encadrer et de favoriser une croissance saine, la banque centrale crée un nouveau statut d’IMF acceptant les dépôts en 2007, ce qui facilite et rend moins coûteux le refinancement de ces institutions, les dépôts permettant d’octroyer une part des crédits.

Si les années 2008 et 2009 ont vu une stagnation de l’activité due à la crise financière internationale, le travail d’encadrement et de professionnalisation s’est poursuivi, aboutissant au lancement opérationnel en mars 2012 d’une centrale des risques (fichier des emprunteurs), le Credit Bureau of Cambodia (CBC). « Notre objectif est de favoriser la croissance en réduisant les risques, a souligné Gary Wood, directeur du CBC, lors d’une conférence organisée en octobre à Phnom Penh par la Fondation Grameen Crédit Agricole. Il est fondamental de prêter de l’argent de façon responsable, et pour cela nous avons reçu un grand soutien de la part du régulateur, de la CMA et des associations de banques. Réduire les risques permettra d’accroître la confiance des investisseurs, d’aider les zones rurales et de renforcer le système économique et financier. » De l’avis même des IMF, la création du CBC permettra un développement plus sain et évitera un éventuel surendettement. Le portefeuille à risque à 30 jours (PAR 30), indice de risque pour l’activité de microcrédit, est descendu de 1,07 % fin 2010 à 0,22 % fin 2011. En juin dernier, il restait très bas à 0,25 %. Désormais, le Cambodge compte 32 IMF (dont 7 acceptant les dépôts) qui servent près de 1,3 million d’emprunteurs, alors que le secteur bancaire compte 35 établissements, dont 7 spécialisés, pour une clientèle de 300.000 personnes. A mettre en regard avec la population globale : près de 15 millions d’habitants, dont la moitié a moins de 25 ans, et dont 30 % vivent sous le seuil de pauvreté. Autant dire que les besoins en prêts et le potentiel de croissance de la microfinance sont très importants. Mais il reste évidemment des points à améliorer : « Les principes de protection des consommateurs doivent être mis en œuvre dans la microfinance comme dans tout le secteur bancaire, soutient Buy Bonnang Pal, représentant de la Banque Nationale du Cambodge. Nous sommes donc très attentifs à la façon dont sont calculés les taux d’intérêt et à la transparence envers les clients. » La préoccupation est la même au niveau mondial, mais au Cambodge, les risques de dérapage semblent bien maîtrisés. Un contexte plutôt sécurisant pour les investisseurs étrangers.

Parmi eux, la Fondation Grameen Crédit Agricole a souhaité tenir sa réunion annuelle au Cambodge où elle est engagée à hauteur de 3,8 millions d’euros à travers le financement en prêts et l’appui technique à quatre IMF cambodgiennes*. La Fondation a également pris une participation dans l’une d’elles en tant qu’entreprise sociale. Chacune des IMF partenaires a son propre positionnement : par exemple, Chamroeun (lire l’entretien page 32) cible les personnes les plus pauvres tandis que HKL peut consentir des prêts de plusieurs milliers d’euros à des personnes ayant surtout besoin de développer une activité déjà bien installée. La Fondation a profité de l’occasion pour tenir un comité de crédit afin de sélectionner de nouveaux partenaires dont les noms seront prochainement rendus publics. La prise de décision d’investir repose sur une évaluation de leur performance sociale selon une méthodologie propre à la Fondation et mise au point avec l’aide de Cerise, un réseau d’échange sur les pratiques en microfinance. « Les SPI ou ‘social performance indicators’ servent de point d’entrée, explique Cécile Lapenu, directrice de Cerise. Pour les investisseurs, ils servent de base de discussion avec leurs partenaires et pour les réseaux d’IMF, ce sont des références professionnelles communes et un moyen de travailler avec les IMF sur l’amélioration de leurs pratiques. D’ailleurs, douze réseaux d’IMF les utilisent dans dix pays d’Asie. »

Prise de participation directe

Cet outil s’attaque à quatre dimensions essentielles de la microfinance : le ciblage des pauvres et des exclus, l’adaptation des produits et services aux clients, le renforcement des bénéfices économiques et sociaux des clients et de leur famille, et enfin la responsabilité sociale de l’institution envers ses employés, des clients, sa communauté et son environnement. Chamroeun, notamment, les utilise depuis 2007 pratiquement comme un tableau de bord de son activité et a obtenu une très bonne évaluation de performance sociale. Un critère très important pour les investisseurs comme Oikocredit, coopérative finançant des IMF et des entreprises sociales, présente au côté d’une douzaine d’entre elles au Cambodge (lire l’encadré). Oikocredit a ainsi créé un département de gestion de la performance sociale et diffuse sa méthodologie lors d’ateliers et de programmes de formation auprès des institutions de microfinance.

Un autre phénomène tend à prendre de l’importance parmi les investisseurs en microfinance, c’est la prise de participation directe dans des entreprises sociales. La Fondation Grameen Crédit Agricole a déjà investi dans quelques entreprises sociales comme la Laiterie du Berger au Sénégal ou Chamroeun au Cambodge. Elle prépare également le lancement d'un fonds d’investissement en social businessde 15 à 20 millions d’euros dans lequel elle compte investir à hauteur de 20 %. Jean-Luc Perron, délégué général de la Fondation, animait une table ronde sur le sujet lors de la conférence de Phnom Penh. Lo Chay, directeur de Mille et une Fontaines, y a présenté son entreprise sociale développant l’accès à l’eau potable (filtration, embouteillage et livraison) à un prix accessible pour les populations rurales pauvres. Il a besoin de 20.000 dollars par fontaine installée et cherche des investisseurs sociaux n’attendant pas de rendement immédiat mais souhaitant contribuer à l’amélioration des conditions de vie au Cambodge. Là encore, les investisseurs ont besoin de données financières et d’indicateurs de performance sociale pour se décider à apporter leur concours. Un encouragement clair à poursuivre la professionnalisation de la microfinance et des micro-entrepreneurs.

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