Le microcrédit en crise de croissance

le 12/05/2011 L'AGEFI Hebdo

Dans plusieurs pays, la microfinance connaît des difficultés que les opérateurs cherchent à surmonter par la définition de bonnes pratiques.

Le microcrédit est-il tombé de son piédestal ? Cet outil de lutte contre la pauvreté ne serait finalement pas la panacée espérée et aurait même causé de véritables crises, comme en Inde l’an dernier, accompagnées de suicides de micro-emprunteurs surendettés. Deux faits majeurs ont également contribué à sa remise en cause : l’entrée en Bourse en 2010 de SKS Microfinance, l’une des plus importantes institutions de microfinance (IMF) indienne, qui a faussé l’image du microcrédit, et le fait que Muhammad Yunus, prix Nobel de la paix en 2006, a été démis de ses fonctions de directeur général de la Grameen Bank. Si l’introduction en Bourse des IMF reste un sujet largement débattu (lire l’encadré page 41), l’éviction de Muhammad Yunus en représailles à sa tentative d’entrer en politique n’a pas de lien avec les attaques contre le microcrédit.

Ainsi, à y regarder de plus près, la crise indienne reste circonscrite à l’Andhra Pradesh qui, avec ses 85 millions d’habitants, représente seulement 7 % de la population indienne, mais 30 % des encours de microcrédit du pays. Une situation résultant de la politique incitative mise en place tant par les autorités locales qu’au niveau national, qui a permis l’émergence d’IMF et multiplié les possibilités de financement. Cinq des plus grandes institutions indiennes de microfinance y ont leur siège et attirent des financements conséquents, ce qui a stimulé une croissance fulgurante et la recherche de rentabilité. De là les dérives qui ont dévoyé une activité dont la vocation est avant tout sociale. Des crédits ont été accordés à des personnes sans examen réel de leurs capacités de remboursement, de leur projet d’activité productive, sans vérifier s’ils étaient déjà endettés et, finalement, sans l’accompagnement qui fait la particularité du microcrédit. Les taux d’intérêt trop élevés et mal expliqués sont aussi à l’origine des reproches, ainsi que certaines pratiques de recouvrement excessives.

Industrie immature

Cette crise-là a pourtant été précédée par d’autres. En Bolivie, le développement de la microfinance a attiré des établissements ayant la forme juridique d’IMF mais proposant surtout des crédits à la consommation. Une offre trop abondante et une forte concurrence entre opérateurs ont provoqué un surendettement massif dès 1999. Les IMF ont alors durci leurs pratiques de recouvrement et des associations d’emprunteurs ont réclamé l’annulation des dettes. Cette phase critique, qui a duré trois ans, a abouti notamment à la création d’une centrale des risques. Au Maroc, la crise du microcrédit a commencé en 2006. Les IMF locales, dépassées par leur succès, ont dû se concentrer, freiner leur progression, revoir leur méthodologie de crédit, tandis qu’un nouveau cadre réglementaire a été défini. Le Nicaragua, la Bosnie-Herzégovine et le Pakistan ont également connu de tels remous, et d’autres pays, comme le Cambodge ou le Pérou, sont sous surveillance.

Mais quels sont les moyens de prévention ? Pour Arnaud Ventura, cofondateur de Planet Finance, « il n’y a que l’expérience du métier qui peut contribuer à éviter de telles crises. La microfinance d’aujourd’hui est comme toute industrie immature qui découvre des problèmes qu’elle n’avait pas imaginés. » Or les premiers soubresauts remontant à quelques années, les acteurs de la microfinance ont commencé à formaliser de bonnes pratiques et des indicateurs qui, s’ils ne sont encore ni aboutis, ni universels, contribuent à la professionnalisation du secteur. Cette évolution est renforcée par l’arrivée d’investisseurs professionnels qui cherchent aussi des moyens objectifs de sélectionner les IMF avec lesquelles travailler.

Des agences de rating spécialisées ont ainsi vu le jour comme Planet Rating, l’une des activités de Planet Finance, qui a développé une approche pragmatique mais structurée. « Après une phase d’échange avec l’IMF, nous nous rendons sur place durant une semaine pour recueillir un maximum de données qualitatives, issues d’entretiens avec les dirigeants, les agents de crédits et les clients, explique Emmanuelle Javoy, directrice générale de Planet Rating. Nous mettons en relation les objectifs affichés des IMF et les moyens qu’elles se donnent pour les atteindre. Pour ce faire, nous employons des indicateurs qui respectent des normes internationales et prennent en compte les contextes locaux. » La méthode de Planet Rating passe en revue cinq domaines (gestion de la performance sociale, inclusion financière, protection du client, ressources humaines, changement social) et qui permet de mesurer la performance sociale d’une IMF : le résultat de ses actions par rapport aux objectifs qu’elle s’est fixés. Une garantie contre la sélection d’IMF non pérennes financièrement et surtout qui pourraient se détourner de leur mission sociale.

Autre filiale de Planet Finance, PlaNIS joue le rôle d’intermédiaire et de conseil entre les fonds d’investissement et les IMF. « Seulement 2 % de notre portefeuille sont investis en Inde mais nous n’avons pas de problème significatif car nous avons évité l’Andhra Pradesh, souligne Sébastien Duquet, directeur général de PlaNIS Responsability. C’est notre rôle en tant que spécialistes de l’investissement en microfinance d’appréhender le risque pays et d’alerter les fonds que nous conseillons. Notre processus de ‘due diligence’ comprend une analyse du risque pays, des pratiques des IMF et des agents de crédit, une vérification de la présence d’une supervision adaptée et d’une régulation efficace (existence de centrale des risques recensant l’information sur les clients). Nous discutons également avec la banque centrale et les autorités de tutelle… Autant d’éléments essentiels pour évaluer correctement le risque de surendettement. » Natixis AM s’appuie ainsi sur la compétence de PlaNIS pour choisir ses cibles d’investissement. « La Sicav Natixis Impact Nord Sud Développement (73 millions d’euros d’encours au 31 mars 2011, NDLR) est investie à 10 % dans la microfinance, expose Christophe Point, directeur général de la Sicav chez Natixis Asset Management. Elle est gérée de la même façon que les autres fonds obligataires internationaux de Natixis AM et doit afficher une performance sur les deux poches microfinance et investissements classiques ; les investissements de la poche éthique reposent à la fois sur les conseils de nos partenaires PlaNIS et la Sidi (société détenue par le Comité catholique contre la faim, NDLR), et sur un processus de sélection classique.  » On est loin de la fantaisie, la microfinance est pratiquement traitée comme n’importe quel autre actif.

Bonnes pratiques

D’autres approches existent. La Fondation Grameen Crédit Agricole, qui s’est lancée en 2008 avec 50 millions d’euros (23 IMF financées dans 16 pays et plus de un million de bénéficiaires), opère une sélection après un audit financier et social employant les outils d’évaluation mis au point par le groupe Cerise (Comité d’échange, de réflexion et d’information sur les systèmes d’épargne-crédit) : elle prend en compte l’impact et les performances sociales des IMF, leur engagement en zones rurales, leur gouvernance. « Nous envoyons deux personnes sur place durant trois jours pour réaliser l’analyse financière et sociale, indique Jean-Luc Perron, délégué général de la Fondation. Puis notre comité de projet choisit les futurs partenaires selon notre politique d’investissement qui dépend de la maturité financière et de la taille de l’IMF, de la zone géographique et de son implication dans le monde rural et agricole. »

De son côté, BNP Paribas (19 IMF financées dans 9 pays, 50 millions d’euros et 120.000 emprunteurs) a élaboré sa propre méthode d’analyse de risque et de la performance sociale, avec l’aide de Planet Rating. « Nous appliquons une quarantaine de critères : taille des prêts octroyés, niveau de pauvreté de la clientèle, part des femmes, ruralité des emprunteurs, environnement légal de la microfinance, présence d’un régulateur…, détaille Emmanuel de Lutzel, en charge de la microfinance chez BNP Paribas. C’est ainsi que nous avions arrêté d’investir en Inde du Sud, où le taux de croissance était trop élevé, mais nous n’avions pas anticipé la crise de surendettement. Cela met en évidence la nécessité d’une véritable régulation, d’une consolidation du secteur et d’un partage des pratiques entre IMF pour développer des méthodes de travail et des codes de conduite en matière de gouvernance en particulier. » Ces thèmes sont repris dans L’Appel de Paris pour une microfinance responsable, publié lors du Forum Convergences 2015 (lire l’entretien). Des principes soutenus par les investisseurs français qui, méthodiques et prudents, s’attachent à l’efficacité sociale de leurs investissements, un moyen de minimiser les risques de dérives.

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