La métamorphose bancaire des caisses espagnoles

le 13/01/2011 L'AGEFI Hebdo

Leur nouvelle forme juridique doit leur permettre de se développer au-delà de leur territoire.

Les caisses d’épargne espagnoles sont engagées dans une restructuration de fond. Sur les 45 établissements qui existaient encore au premier semestre 2010, on n’en décompte déjà plus qu’une quinzaine. Baptisé provisoirement «Jupiter» (lire l’encadré page 22), le nouveau groupe concentré autour de Caja Madrid est ainsi devenu la plus grande caisse et la troisième banque du pays, avec près de 340 milliards d’actifs (voir le tableau). Elle détrône La Caixa (280 milliards d’actifs) qui reste toutefois au sommet du secteur en termes de solvabilité et de rentabilité. « On n’avait jamais connu en Espagne un restructuration aussi rapide et intense », assure l’économiste en chef d’Intermoney, José Carlos Díez, qui parle d’un « big bang » du secteur financier, alors que l’économie domestique traverse l’une des plus graves crises de son histoire récente.

Limiter la casse

Les caisses sont passées en quelques mois d’une moyenne de volume d’actifs de 25 milliards à 75 milliards d’euros. Une « prise de poids » vitale alors que certaines étaient jusqu’ici trop éloignées des niveaux de fonds propres qui seront exigés par Bâle III et trop petites pour capter des liquidités sur des marchés de capitaux méfiants. Un handicap majeur alors que leurs bénéfices ont fondu avec la crise. Les tests de résistance menés en Europe en juillet dernier, où l’Espagne avait présenté 95 % de son système financier, ont dévoilé des faiblesses dans cinq caisses espagnoles. En tout, 1,8 milliard d’euros était alors jugé nécessaire pour les renflouer.

Lancé un an plus tôt par le gouvernement, le Fonds pour la restructuration ordonnée du système bancaire (Frob), mêlant réserves du secteur et fonds publics, avait alors déjà prévu de les recapitaliser. En tout, les caisses avaient demandé près de 12 milliards d’euros au Frob fin 2010. Elles devront rembourser d’ici à cinq ans avec un intérêt exponentiel débutant à 7,75 %, sous risque d’être nationalisées. Moody’s estimait récemment que les besoins de capitalisation des caisses d’épargne s’élèveraient à 25 milliards d’euros, soit un peu plus de 2 % du produit intérieur brut. Un tribut bien moindre que les sauvetages de banques menés dans d’autres pays, rappellent les économistes espagnols, mais le scénario plus sombre de l’agence envisage un trou de 80 milliards.

Doté au départ d’un capital de 9 milliards d’euros, le Frob couvrirait en théorie ces besoins puisqu’il est autorisé à s’endetter jusqu’à dix fois cette somme. Cette perspective pourrait toutefois être compliquée par la méfiance actuelle des marchés envers l’Espagne et par le grand volume d’émissions prévu en 2011. Les banques et caisses espagnoles doivent notamment refinancer 97 milliards d’euros de dette, dont plus de 46 milliards pour les seules caisses. Après avoir réussi à traverser 2010 sans passer massivement dans le rouge, ces dernières prévoient en outre de plus lourdes pertes cette année. Certaines caisses ont notamment fragilisé leurs bilans en entrant dans une guerre des dépôts. La Banque d’Espagne (BDE) vient d’ailleurs d’interdire aux banques aidées par le Frob d’y participer.

La mutation bancaire encouragée par la nouvelle régulation espagnole leur permettra néanmoins de capter des fonds hors du carcan qui les limitait traditionnellement. Elles sont désormais autorisées à placer des participations auprès d’investisseurs. La formule utilisée par la plupart pour fusionner - le système institutionnel de protection (SIP) - les pousse d’autre part à créer une banque commune. Les caisses sont obligées d’y mutualiser l’intégralité de leurs bénéfices, de partager tous les risques ainsi qu’un minimum de 40 % de leurs revenus et fonds propres. Elles deviennent les premiers actionnaires de cette holding qui pourra être cotée et s’ouvrir à d’autres investisseurs, espagnols voire étrangers.

Le vice-gouverneur de la BDE, Javier Aríztegui, assurait récemment qu’à terme, tous ces SIP comptaient mettre en commun la totalité de leurs ressources, tout en maintenant chacune la gestion de leurs œuvres sociales. A l’exception de deux rapprochements amorcés tardivement, toutes les caisses engagées dans un SIP en 2010 ont respecté la date butoir du 31 décembre fixée par la BDE pour signer leur union, qui devront être maintenues pendant au moins dix ans, ce qui les convertit de fait en fusions. « Cet outil a permis de contourner les résistances des gouvernements régionaux, souligne Santiago Carbó, professeur à l’université de Grenade et membre de la fondation des caisses d’épargne, Funcas. Les caisses peuvent se développer et dégager des économies d’échelle tout en diversifiant les risques entre les secteurs et les territoires. » Du côté des caisses, on regrette cependant que les fusions n’aient pas été plus guidées par le régulateur : « La Banque d’Espagne ne nous a jamais donné une carte concrète, dit un de ses représentants. Une chose est notre réforme idéale et une autre celle que nous avons finalement pu mettre en place. »

Reste la préoccupation majeure des investisseurs : l’exposition des banques à 180 milliards d’euros d’actifs immobiliers « potentiellement problématiques», selon l’évaluation de la BDE qui a poussé cet été les banques à renforcer leurs provisions. Le régulateur assure qu’avec le processus de restructuration actuel, les caisses sont désormais assez solides. Mais il admet que le message ne semble pas passer sur les marchés. Son antidote ? Plus de transparence, avec la publication prévue fin janvier du détail de leur exposition à ce secteur sinistré. « Les caisses engagées dans un SIP ont déjà procédé à un exercice d’assainissement intense, en suivant le système anglo-saxon du ‘write-off’ (pertes sèches, NDLR), rassure José Carlos Díez. Si l’économie ne repart pas, que les marges restent faibles et qu’il faut procéder à une autre phase d’assainissement, alors oui, il pourrait y avoir des pertes. Mais le Frob reste ouvert : il existe un filet d’intervention public. »

Nouvelle vague

On s’attend déjà en Espagne à ce que cette première vague de fusions soit suivie par une autre, moins importante et plus classique, entre les banques et les établissements de crédit, ainsi que par de nouveaux rapprochements lorsque certaines alliances de caisses régionales encore trop faibles s’uniront à d’autres. Pour l’heure, il faut consolider les « mariages » signés fin 2010. « La fusion peut être accordée sur le papier mais il reste difficile de marier la culture et la gestion d’autant d’établissements différents », remarque Jorge Soley, professeur à l’école de commerce IESE.

Les fonds du Frob sont accordés à condition que les caisses réajustent leurs effectifs, et l’on prévoit déjà la fermeture d’agences et plusieurs milliers de départs en préretraite. Les nouvelles caisses vont en outre devoir intégrer leurs plates-formes technologiques et accorder leurs politiques commerciales. Une fois le processus consolidé, la Confédération espagnole des caisses d’épargne affirme qu’elles seront en condition de concrétiser leurs perspectives à l’étranger : «Le régulateur nous empêchait jusqu’à maintenant de sortir d’Espagne car nous n’étions pas soumis aux mécanismes du marché. Si, à l’avenir, la taille et les opportunités le permettent, nous pourrons nous développer à l’international », y explique-t-on. La crise des années 90 avait motivé un précédent grand mouvement de fusion, mais à l’époque entre les banques, rappelle José Carlos Díez : « De ce processus sont sortis des établissements de l’envergure de BBVA et Santander. »

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