Dossier Contrôle des risques

La mesure du risque de contrepartie dans les dérivés, un casse-tête

le 18/10/2012 L'AGEFI Hebdo

L'introduction par CRD IV d'une charge de capital sur les « credit value adjustments » révolutionne les modèles.

C’est certainement la notion la plus complexe de Bâle III. C’est cauchemardesque », glisse un consultant à propos du credit value adjustment (CVA). Le CVA, un élément de la juste valeur des produits dérivés visant à prendre en compte la qualité de la contrepartie, n’est certes pas née avec Bâle III. Cette notion comptable est utilisée depuis des années dans les banques d’investissement, notamment anglo-saxonnes, pour valoriser les produits dérivés. Mais son calcul n’était pas normé, les modèles plus ou moins élaborés, et le calcul souvent marginal (lors de l’origination de l’opération, par exemple) et rarement réactualisé. « Or le risque de contrepartie est une des composantes qui a causé des pertes aux banques depuis le début de la crise », explique Jean-Fabrice feuillet, associé chez Kurt Salmon. Dans le document consultatif publié en décembre 2009 intitulé Strenghtening the resilience of the banking sector, le comité de Bâle estimait « qu’une bonne partie des pertes que les banques ont subies pendant la crise était liée à une mauvaise estimation des ajustements de crédit ». Les règles de Bâle III introduisent donc le suivi systématique du CVA ainsi qu’une méthode de calcul. « Un premier principe a d’ores et déjà été adopté, et satisfait la profession, celui du choix entre la méthode standard ou avancée, remarque Jean-Fabrice Feuillet. En revanche, les pondérations et modalités sont encore en discussion. Le sujet est d’autant plus brûlant que son impact est important : le CVA contribue en effet au prix du produit ! » Mais la nouveauté avec CRD IV est l’introduction d’une charge en capital pour se couvrir contre le risque de pertes sur les CVA, à partir du 1er janvier 2013.

Un choc pour les banques. « Toutes les banques effectuaient des calculs de CVA. Mais en introduisant cette charge, on remet en question la rentabilité intrinsèque des activités », affirme le directeur des risques d’une banque de financement et d'investissement de la place. Une conséquence qui n’est pas forcément éloignée des objectifs du régulateur : « L’opérateur devra à l’avenir prendre en compte le CVA (son coût en capital) dans la valorisation d’un produit de marché , note Guillaume Cazauran, partner chez TNP. Il devra donc être beaucoup plus attentif aux contreparties qu’il choisit et aux produits. Cette prise en charge au niveau du 'front' réduira la marge de l’opérateur tout en lui laissant son libre arbitre, ce qui pourra être vertueux en termes de gestion des risques. »

Notions hétérogènes

Reste que le CVA est un casse-tête pour les banques, car non seulement les calculs sont complexes mais ils mixent des notions hétérogènes. « C’est à la croisée des chemins entre les compétences comptables et les compétences risques », constate Valérie Villafranca, responsable de l’activité gestion des risques pour le secteur des services financiers d’Accenture France. Par ailleurs, « le CVA crée un lien entre le risque de marché (la VAR - 'Value-at-Risk' - de marché) et le risque de contrepartie. Or les deux sont calculés par des départements différents, selon des méthodologies, des horizons et des systèmes d’information hétérogènes ». De plus, si la culture de la mesure du crédit est intégrée depuis longtemps, bien rodée, et repose sur des outils anciens, la culture du risque de contrepartie est plus récente. Enfin, le calcul du CVA introduit une plus grande exigence sur le contrôle des données pour calculer les expositions, ainsi que sur les outils de calcul, qui doivent désormais être capables d’assumer un volume important. Autre souci, le CVA est assis sur la qualité de la contrepartie, qui est très volatile. « La prise en compte d’une charge de capital introduit de la volatilité dans les fonds propres, ce qui complique le pilotage de l’établissement », atteste Valérie Villafranca.

Malgré tout, les établissements sont en phase d’homologation de leurs procédures. L’introduction de cette mesure est particulièrement lourde pour les banques françaises car peu d’entre elles l’appliquaient. « La plupart ne sont pas mûres : elles ont eu trois ans pour faire le chemin que les anglo-saxonnes ont fait en quinze années », rappelle Alain Yen-Pon, expert de la gestion des risques pour le secteur bancaire chez Accenture France. Tout n’est pas encore assimilé. Certaines avaient déjà des départements dédiés au calcul du CVA économique. Mais avec la prise en compte du calcul de la charge en capital afférente, elles ont dû revoir leur organisation, tandis que les nouveaux venus ont rapidement monté des équipes de toutes pièces. Le débat est aussi ouvert sur la nécessité de gérer dynamiquement les couvertures, c'est-à-dire couvrir la volatilité des fonds propres via de nouveaux dérivés, donc de nouveaux CVA…

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