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Les messageries instantanées dans le collimateur des BFI

le 16/01/2014 L'AGEFI Hebdo

Les scandales financiers ont mis en lumière les dérapages possibles dans les échanges entre traders.

C’est UBS qui a ouvert le bal en imposant en novembre l’interdiction pure et simple des messageries instantanées externes aux collaborateurs de sa banque d’investissement. Depuis, de grandes banques internationales comme Deutsche Bank ou JP Morgan ont, elles aussi, prohibé l’usage de ces salles de chat multipartites où les opérateurs de marché avaient pour habitude de dialoguer entre eux en direct. Le phénomène s’est étendu en France puisqu’une grande banque de la Place de Paris vient de prononcer la même interdiction pour les utilisateurs de Bloomberg au sein de sa BFI (banque de financement et d'investissement).

Cette défiance croissante vis-à-vis des messageries instantanées externes se nourrit des différents scandales qui ont émaillé la sphère financière ces dernières années, et qui ont valu aux banques incriminées de lourdes sanctions. C’est en étudiant les échanges entre traders sur les messageries instantanées que les régulateurs ont eu la confirmation que les taux interbancaires du Libor avaient été manipulés. Autre pièce à charge : en mai dernier, Bloomberg est accusé d’avoir « espionné » ses abonnés, les journalistes de l’agence ayant accès à des informations confidentielles. Depuis, l’accès à ce type d’informations a été coupé, mais le mal était fait... D’autant qu’en juin, Bloomberg a révélé à son tour une manipulation de l’indice WM/Reuters sur le marché des devises par des traders de plusieurs banques. Dans la foulée, la Financial Conduct Authority (FCA) a demandé aux banques mises en cause de leur communiquer l’intégralité des échanges sur… les messageries instantanées.

15 à 20 millions de messages chaque jour

Les banques n’échappent pas aux foudres des régulateurs. En France, la réglementation est on ne peut plus claire. L’AMF (Autorité des marchés financiers) dispose, via l’article 144-2 de son règlement général, d’un droit de communication qui inclut les données issues des messageries électroniques lorsqu’elle décide d’ouvrir une enquête en cas de soupçon d’irrégularité. Les dialogues qui transitent par ce canal doivent être conservés. C’est ce que fait Bloomberg qui voit passer chaque jour sur sa plate-forme entre 15 et 20 millions de messages. Après avoir été mis en cause, l’agence d’informations a renforcé sa politique de conformité en lançant en décembre un compliance center qui fournit aux clients, via un tableau de bord, une vue complète et en temps réel des communications échangées à travers les salles de discussion bilatérales ou multipartites, ainsi qu’un moteur de recherche capable d’effectuer des requêtes sur cinq années de conversations. Dans ces conditions, pourquoi vouloir interdire l’usage de moyens de communication qui se sont largement imposés ces dernières années puisque toute la communauté financière se retrouve aujourd’hui sur Bloomberg? « D’autant qu’il s’agit d’outils très pratiques pour échanger des idées de stratégie, effectuer des points techniques, ou débattre sur des résistances et des supports, confirme un opérateur de marché spécialisé sur le Forex à Paris. Mais la plupart du temps, ces discussions ont lieu en interne ou avec des clients qui sont eux aussi sur Bloomberg. On nous rappelle également régulièrement par mail qu'il est interdit de transmettre des informations confidentielles à des concurrents. »

Il y aurait donc plusieurs manières d’interpréter cette vague d’interdictions. « Le fait d’échanger sur des réseaux sociaux ou des messageries instantanées mises à disposition par des prestataires de services expose à une perte de maîtrise des informations échangées, souligne Benoît Micaud, consultant senior chez Lexsi, un cabinet de conseil en cybersécurité. On peut alors comprendre la réaction des banques qui sont soumises à des obligations réglementaires de plus en plus strictes. » Mais il y aurait une seconde explication moins « avouable ». En bannissant l'accès aux messageries instantanées externes, les banques privent, du coup, les régulateurs d’un moyen d’investigation devenu très précieux. Mais pour Philippe Humeau, directeur général de NBS System, société spécialisée dans la sécurité informatique, s’attaquer aux réseaux sociaux ou aux messageries instantanées ne suffira pas à régler les problèmes. « Aujourd’hui, une grande partie des transactions s'effectue toujours dans les 'dark pools' où il est impossible de voir ce qui s'échange et ce qui se dit. C’est aussi sur ce point qu’il faudrait agir. »

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