Madrid cale sur le dossier des caisses d’épargne

le 19/04/2012 L'AGEFI Hebdo

Hostile à toute injection d'argent public, le pouvoir laisse planer le doute sur ses intentions

Comme Banco de Valencia, Caixabank devrait être vendue aux enchères.

Trois ans après le début de la réforme de son système financier, l’Espagne n’a toujours pas digéré les conséquences de l’éclatement de la bulle immobilière. Pour le secteur bancaire, une priorité: se débarrasser des actifs toxiques qui en résultent. Mais qui paiera la facture de cet assainissement, dont les experts prévoient déjà qu’elle sera plus élevée que celle annoncée en début d’année par l’exécutif espagnol ? Les caisses d’épargne et les banques espagnoles avaient jusqu’au 31 mars pour présenter leur plan d’assainissement à la Banque d’Espagne qui est actuellement en train de l’étudier. L’objectif fixé en début d’année par l’exécutif est d’obliger les entités financières espagnoles à provisionner à hauteur de 52 milliards d’euros pour apurer les actifs problématiques liés aux crédits promoteurs.

Joaquin Maudos, professeur d’économie à l’IVIE, Institut valencien de recherches économiques, pense que dans leur plan d’assainissement, de nombreuses entités proposeront de fusionner avec d’autres car cette option leur donne «une année de plus pour provisionner». C’est certainement la solution qu’adoptera une grande majorité de caisses d’épargne espagnoles. De son côté, José Carlos Diez, chef économiste chez le courtier Intermoney, regrette le tort causé aux banques solides et solvables comme Santander, BBVA ou Caixabank. «50 % du système bancaire espagnol est constitué d’entités bien gérées qui ne sont pas exposées aux risques de la bulle immobilière», souligne-t-il.

Ce sont les caisses d’épargne qui, en distribuant à outrance des crédits pour financer la promotion, sont au centre de la tourmente du secteur financier. Soumises à une vague de fusions depuis 2009 avec l’aide du Fonds pour la restructuration ordonnée du secteur bancaire (Frob), transformées en banques depuis 2010, ces caisses doivent maintenant restructurer et muscler leurs bilans. La Banque d’Espagne chiffre à 176 milliards d’euros les actifs toxiques qui les plombent, pour lesquels la réforme exige une augmentation des provisions. Ayant entamé cette année sa seconde vague de consolidations, le secteur cherche à se débarrasser de ses dernières entités les plus fragiles. Parmi les prochaines candidates: Banco de Valencia et Caixabank devraient être vendues aux enchères pour ensuite fusionner avec une entité saine, dont on ne connaît pas encore le nom.

Bankia, le grand problème

Ce ne sont pourtant pas les caisses les plus difficiles à intégrer. Car si personne n’ose le dire à voix haute, c’est Bankia, le groupe présidé par Rodrigo Rato, qui est désignée par les experts comme le problème numéro un du plan de sauvetage du système financier national. «Les grandes banques espagnoles sont capables d’absorber les caisses d’épargne mais ce qu’elles ne vont pas pouvoir digérer, c’est Bankia», déclare une source proche du secteur. Ce groupe, issu de la fusion de sept caisses d’épargne, posséderait en effet une forte exposition aux actifs fonciers, estimée à 5 milliards d’euros. «La solution serait de copier le modèle suédois de sauvetage des années 90. Le gouvernement de Stockholm avait joué la transparence en mettant cartes sur table: il avait créé une "mauvaise banque" qu’il avait nationalisée avant d’engager un processus de décote ordonné de ces actifs», raconte la même source.

Mais cette solution a été écartée par le nouveau gouvernement espagnol qui a renvoyé au Fonds de garantie des dépôts (FGD) la responsabilité de la restructuration et de l’assainissement du secteur. Pour l’exécutif, pas question de faire payer la facture au contribuable. Mais cet instrument, qui n’avait pas été créé à cet effet, n’a plus vraiment les moyens de financer ce que le gouverneur de la banque d’Espagne, Miguel Fernandez Ordoñez, a qualifié d’«authentique reconversion industrielle du secteur bancaire espagnol». Ce qui inquiète le plus le secteur, c’est de savoir qui, si ce n’est pas le contribuable, devra faire face aux pertes de ces entités et comment protéger l’investisseur qui les rachètera?

Plus d’argent dans les caisses

Le FGD est alimenté annuellement par les contributions des entités financières. Celles-ci versent une somme comprise entre un et deux pour mille des sommes déposées chez eux. Or, le FGD n’a plus que 2,3 milliards d’euros en réserve après la vente de la CAM et d’Unnim. Cette somme est insuffisante pour financer les deux prochaines opérations de fusion. Joaquin Maudos explique que trois propositions sont actuellement en débat en vue d’augmenter les réserves du FGD : les banques devront soit anticiper leur contribution annuelle au fonds, soit relever la contribution au fonds à trois pour mille des dépôts, soit, pour les plus saines d’entre elles, accepter de lui octroyer un prêt. José Carlos Diez pense que le secteur optera pour une anticipation des contributions annuelles, comme le suggère d’ailleurs un article récemment publié dans El País. De son côté, le gouvernement reste ferme: il n’est pas question de recourir aux deniers du Frob, financé par l’Etat espagnol.

Selon Joaquín Maudos, de toute facon, «même si le gouvernement le souhaitait, il ne pourrait pas utiliser d’argent public car les marchés ne lui permettent pas d’émettre de la dette publique». C’est pourquoi sans doute le Frob, qui pourrait lever des capitaux sur les marchés à hauteur de 90 milliards d’euros à travers l’émission d’obligations, préfère ne pas exploiter cette capacité d’endettement, en raison du coût que cela impliquerait pour lui.

Facture en hausse

Les experts craignent le pire: selon eux, l’ardoise de cet assainissement pourrait être bien plus élevée que prévu. Le message adressé par la Banque d’Espagne la semaine dernière allait d’ailleurs dans ce sens: les banques espagnoles pourraient avoir besoin de plus de capitaux. A cet égard, Lorenzo Davila, directeur de recherche à l’Institut d’Etudes Boursières, rappelle que tous les processus de crise bancaire pour surendettement ont coûté environ 15% à 20% du PIB, ce qui dans le cas espagnol, signifierait environ 200 milliards d’euros. Pour les experts, la réforme du secteur arrive un peu tard car à l’heure actuelle, le pays est incapable de l’aider à coup d’aides publiques, pour cause de plan de stabilité l’obligeant déjà à réduire son déficit public de 5,3 % du PIB dès cette année. Pourtant, comme le souligne Joaquin Maudos, c’est bien de cette facon que les autres pays européens ont réalisé le sauvetage de leurs banques: «De 2008 à 2010, le secteur bancaire espagnol n’a reçu que 2% du PIB espagnol en aides publiques. En Allemagne, l’injection de capital public dans le système bancaire fut de 12,4%, en Irlande de 38% et au Royaume-Uni de 5,7%.»

José Carlos Diez recommande de procéder à un «traitement chirurgical au cas par cas» afin d’éviter de causer du tort aux entités saines (lire ci-dessus). «En Irlande, il n’y avait pas une seule banque solvable. Ils ont dû tout nationaliser, souligne-t-il. L’Espagne est loin de ces extrêmes. Les grandes entités financières espagnoles ne vont pas avoir besoin d’aides publiques.» Mais dans toutes les bouches revient la même question: qui injectera l’argent manquant pour combler l’énorme trou qui demeure à combler ? Tous les experts tournent leurs regards vers l’Union Européenne. «Il faudrait faire appel à des lignes de financement européen», estime une autre source proche du secteur qui préfère ne pas être citée.

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