Liquidité bancaire - Les grands travaux

le 23/05/2013 L'AGEFI Hebdo

Affichant d’importants progrès, les banques françaises ont encore du chemin à parcourir, malgré des règles qui s’assouplissent.

Liquidité bancaire - Les grands travaux

La liquidité demeure le talon d’Achille des banques européennes. Si la Banque centrale européenne (BCE) leur a permis de surmonter les moments de crise les plus durs, fin 2011 et début 2012, ses refinancements restent officiellement exceptionnels. Or les banques doivent d’ores et déjà se préparer aux nouveaux ratios de liquidité prévus par le Comité de Bâle, réponses à la crise de liquidité de 2008. Certes, la révision du ratio de liquidité à court terme (liquidity coverage ratio, LCR), obtenue de haute lutte en janvier, apporte un certain soulagement. Mais les banques françaises, entre autres, sont encore montrées du doigt. Pour combler le déficit entre leurs activités de crédit et leurs dépôts, il manquerait aux groupes de l’Hexagone 433 milliards d'euros, selon une étude de McKinsey publiée en mars dernier. « Cela s’explique par leur rôle important dans le financement de l’économie (auquel elles contribuent à 70 % lorsque les américaines n’interviennent qu’à 30 %), relativise Fabrice Odent, associé chez KPMG, ainsi que par la structure des dépôts avec les OPCVM qui n’entrent pas dans leurs bilans et l’épargne réglementée partiellement centralisée à la Caisse des dépôts. » Un coefficient d’emplois sur ressources supérieur à 100 % (117 % chez Société Générale par exemple, fin mars 2013) est néanmoins pénalisant. « Même s’il n’est pas réglementaire, cet indicateur reste important, admet Jean-François Dandé, associé chez KPMG. D’abord parce qu’il est simple à mesurer et à comprendre, ensuite parce que les agences de notation l’utilisent lors des émissions pour apprécier le risque de liquidité. » Cela explique en partie que les banques cherchent à l’améliorer. BNP Paribas a ainsi accru de 5,6 % les dépôts de son réseau français entre les premiers trimestres 2012 et 2013, alors que ses encours de crédit ont diminué de 2,7 %. Que cela soit lié au « ralentissement de la demande » avancée par le groupe ou au deleveraging souligné par Société Générale, l’effet de ciseau est favorable (le ratio de Société Générale s’améliore de 8 points). BPCE souligne aussi l’impact positif des cessions d’actifs qui, avec une hausse de 7,7 % de la collecte de bilan des réseaux, lui a permis d’abaisser de 5 points en un an son coefficient d’emplois sur ressources, à 129 %.

Les problématiques liées à la liquidité sont bien intégrées au pilotage opérationnel des banques (voir les graphiques). Mais pour l’heure, seule Société Générale fait référence au LCR : ce premier trimestre, ses réserves comprennent 64 milliards d’euros de dépôts nets en banques centrales et 71 milliards éligibles disponibles nets de décote, « constitués en majorité d’actifs dits 'HQLA' ('high quality liquid assets') éligibles au coussin de liquidité du ratio de liquidité à court terme (LCR) », explique le groupe. Depuis fin 2012, ses réserves de liquidités couvrent son encours de refinancement court terme et, progressant de 2 milliards d’euros ce premier trimestre, l’amène à une couverture de 108 %. Crédit Agricole affiche de son côté un taux de 165 % au 31 mars 2013, BPCE de 139 % et BNP Paribas de 137 %. « Compte tenu des conditions économiques actuelles, disposer d’un excédent de liquidité en trésorerie constitue, selon nombre de banques, un gage de sécurité », relève Jean-François Dandé. Toutefois, « si les éléments de liquidité, mesurés aujourd’hui de manière conventionnelle, semblent satisfaisants, il faudra observer les mesures complémentaires que les banques devront prendre pour appliquer les ratios réglementaires », ajoute-t-il. Les 104 milliards d’euros d’actifs disponibles au 31 mars, sur 147 milliards de réserves, de BPCE par exemple ne seront peut-être plus tous éligibles auprès des banques centrales.

Négocier les critères

Les changements obtenus du Comité de Bâle sur le ratio de liquidité à court terme - le rapport entre les actifs liquides de grande qualité, au numérateur, et les sorties nettes de trésorerie à 30 jours au dénominateur - ne sont pas sans décevoir, même si l’évolution va globalement dans le bon sens. « Ils élargissent la liste des actifs considérés comme hautement liquides, ce qui est positif, indique Jean-Paul Caudal, directeur supervision bancaire et comptable à la Fédération bancaire française (FBF). Toutefois, les obligations 'corporates' avec des notations élevées et les RMBS ('residential mortgage-backed securities', titrisations de crédits immobiliers, NDLR) représentent des marchés limités en Europe. De même, les actions d’entreprises sont admises au ratio sous de nombreuses conditions, si bien que les volumes seront réduits là encore. »

Autre déception, l’alignement de la définition du numérateur sur celle de l’éligibilité des actifs au refinancement de la BCE a été refusé. La banque centrale constituant le prêteur en dernier ressort, les facilités de mobilisation devraient intervenir, selon les positions françaises, dans le calcul du LCR. « Le comité de Bâle s’y opposait jusqu’ici. Or l’un des gouverneurs de la Fed, Jeremy Stein, vient de proposer leur prise en compte dans le calcul du ratio de liquidité lors d’une situation de crise, explique Jean-Paul Caudal. Il s’agit là d’une avancée mais nous militons pour que ces facilités soient prises en compte également hors des périodes de crise, dès lors que les modalités de calcul du ratio sont basées sur une situation stressée. »

Le sujet est important pour les banques françaises car le ratio de liquidité national actuel est conçu dans cette logique. La profession insiste sur les implications en matière de financement de l’économie. « A ressources constantes, la prise en compte des facilités de mobilisation inciterait les banques à miser sur des actifs de qualité plutôt qu’à se contenter d’investir sur des obligations d’Etat », souligne Jean-Paul Caudal. Malgré tout, les avancées dans le sens espéré ne paraissent pas certaines. « Une telle solution reviendrait à considérer comme pérenne la situation actuelle, où la BCE refinance sans limite les banques qui lui cèdent des actifs éligibles, alors qu’elle correspond à une crise du marché interbancaire, explique Sylvie Mathérat, présidente du groupe de travail liquidité au comité de Bâle. Les membres du comité n’ont pas voulu préjuger de la politique des banques centrales en matière de fourniture de liquidité. » Au dénominateur, la modification des taux de fuite des passifs est également favorable, mais la prudence s’impose quant à ses effets concrets : les conditions définies pour retenir les nouveaux taux risquent de poser des problèmes d’interprétation d’un pays à l’autre, l’Autorité bancaire européenne devant toutefois se charger d’homogénéiser la mise en œuvre.

Renforcer la structure de bilan

En attendant, les banques françaises travaillent aussi leur structure de bilan. Et augmentent leurs excédents de ressources stables par rapport à leurs emplois long terme. BNP Paribas affiche ainsi une progression de 10 milliards d’euros de ce « surplus » comparé à celui de fin 2012, dont 57 milliards de dollars, de sorte que ses ressources stables représentent 111 % de ses besoins de financement. Société Générale, qui partait d’un excédent de 18 milliards d’euros au premier trimestre 2012, est passée de 51 milliards fin 2012 à 58 milliards en trois mois. Ces deux groupes, comme BPCE, ont en effet réalisé près des deux tiers de leur programme d’émission à moyen long terme 2013. Crédit Agricole SA n’est qu’à 45 % et son excédent n’a évolué que d’un milliard sur le premier trimestre.

Pas sûr que tous ces efforts suffisent au regard du ratio NSFR (net stable funding ratio) dont la révision est à l’étude. Celui initial, très pénalisant pour la transformation bancaire, avait fait l’unanimité contre lui. Les banques attendent ainsi beaucoup des travaux en cours. « L’objectif du comité de Bâle est de reconsidérer le ratio de liquidité à long terme avec un regard neuf, sans a priori, en fonction des objectifs qu’on lui assigne et qui vont être reprécisés, indique cependant Sylvie Mathérat. Une consultation sera proposée à ce sujet dès début 2014. »

Même si elles démontrent leur capacité à sécuriser des émissions par des crédits immobiliers de qualité et à diversifier leurs investisseurs, toutes les banques ont encore des efforts à réaliser. « Le respect des nouvelles exigences réglementaires aura un coût dans la mesure où les banques devront privilégier des dépôts à long terme plus onéreux et détenir davantage d’actifs liquides et à faible rentabilité, rappelle Fabrice Odent. Il faut donc s’attendre à terme à un renchérissement du coût du crédit. »

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