DOSSIER Contrôle des risques

LCR, une révolution en marche

le 18/10/2012 L'AGEFI Hebdo

Sans être fixées sur les détails du ratio de Bâle III, les banques adaptent leur politique de liquidité.

LCR, une révolution en marche

Les banques naviguent à vue. Elles sont censées se préparer à l’application des ratios de liquidité de Bâle III, le liquidity coverage ratio (LCR) à un mois et le net stable funding ratio (NSFR) à un an, respectivement en 2015 et 2018, sans connaître leurs paramètres définitifs. En Europe, elles doivent commencer leur reporting en 2013, si elles ne l’ont pas déjà fait. Plusieurs gouverneurs de banques centrales (Mario Draghi, Mervyn King, Daniel Tarullo) souhaitent recalibrer le LCR pour tenir compte de ses effets sur le financement de l’économie et des conditions de liquidité extraordinaires actuelles. Tout est sur la table : les actifs liquides éligibles au numérateur, comme certaines hypothèses de stress appliquées aux ressources au dénominateur. En principe, le Comité de Bâle doit mettre au point le ratio en fin d’année ou début 2013.

En Europe, les négociations entre Commission, Etats et parlementaires sur le paquet CRD IV (Capital Requirement Directive) se poursuivent. Le Parlement souhaite introduire le LCR et le NSFR immédiatement dans la directive (sans détailler leurs paramètres), alors que la Commission a proposé une période d’observation préalable - l’Autorité bancaire européenne (ABE) devrait lui transmettre un rapport mi-2013 sur l’impact du LCR sur l’économie et les prêts octroyés par les banques, notamment aux PME. Un accord aurait été trouvé sur le LCR, mais pas sur le NSFR. Quoi qu’il en soit, l’ABE doit aussi élaborer plusieurs standards techniques, par exemple pour définir les actifs liquides (d’ici à mi-2013).

Inertie

Sans attendre que les discussions soient tranchées, les banques ont commencé à s’adapter aux deux ratios (voir le tableau), en termes d’activités et de financements. Quelques rares institutions étrangères ont récemment publié des estimations de leur LCR, comme Citi (118 %), Intesa Sanpaolo (supérieur à 100 %), UBS (en ligne avec l’exigence de 100 %) et Barclays (97 %), mais aucune en France n’a fait de même. « Les banques françaises sont parmi les plus mauvais élèves de la classe européenne, estime Christophe Nijdam, analyste chez AlphaValue. En 2010, des rumeurs, jamais démenties, faisaient état de LCR inférieurs à 50 %, contre 91 % et 72 % pour les banques mondiales et européennes dites du groupe 1, selon les dernières études quantitatives d’impact à fin 2011. »

Au niveau global, on constate une certaine inertie : les institutions manquaient de 1.800 milliards d’euros de liquidités fin 2011 pour respecter le LCR, contre 1.730 milliards fin 2009. « Pour certaines lignes, il est illusoire de modifier un côté du bilan sans affecter l’autre, explique Laurent Quignon, économiste de BNP Paribas. Pour atteindre un LCR de 100 %, chaque banque cherche à substituer des ressources stables (des dépôts clientèle) et longues (obligataires) à ses ressources interbancaires afin de réduire les flux sortants. Mais comme tous les établissements agissent de la sorte et que les emprunts interbancaires des uns sont les créances interbancaires des autres, ces stratégies conduisent également à une diminution des flux entrants. Les effets escomptés sur les flux nets et le LCR ne sont donc pas au rendez-vous. »

Les groupes revoient également leur gestion du risque de liquidité, revenu au centre de leur tableau de bord. « Ils ont mis en place des projets pour Bâle III qui mobilisent, selon leur organisation, la direction financière, la gestion actif-passif et la trésorerie, mais aussi les métiers et la direction informatique », observe Olivier Stoband, manager senior chez OTC Groupe Onepoint. Les grands établissements expliquent leur politique de liquidité dans leurs documents de référence, mais seul BNP Paribas a accepté de répondre aux questions de L’Agefi.

« Le LCR ne modifie pas profondément notre système, mais il affine notre gestion du risque de liquidité, indique Michel Eydoux, responsable de la gestion actif-passif (ALM) et de la trésorerie de BNP Paribas. Par exemple, nous reclassons déjà nos ressources selon leur degré de stabilité constaté historiquement. Ce reclassement sera modifié en fonction des hypothèses du LCR. » L’ALM et la direction financière ont un projet informatique commun pour faire remonter les données en fonction des critères du ratio, qui devrait aboutir en mars 2013. « En revanche, le LCR pourrait homogénéiser les différentes demandes des régulateurs locaux, poursuit Michel Eydoux. Aujourd’hui, le coefficient de liquidité français s’applique à toutes nos succursales, qui doivent souvent aussi respecter d’autres ratios locaux, ce qui est très coûteux. »

Les banques doivent industrialiser la production de leurs données. « Déjà, chaque trimestre, voire chaque mois, elles calculent un LCR en essayant de progresser en termes de qualité et de délais de production, et elles le transmettent à l’Autorité de contrôle prudentiel (ACP) », constate Anatole de la Brosse, directeur général adjoint de SIA Partners. Selon le texte de Bâle, elles doivent le communiquer au moins une fois par mois (au moins une fois par trimestre pour le NSFR) et être capable de passer à une fois par semaine, voire une fois par jour en cas de tensions, si l’autorité de contrôle le juge approprié.

Le LCR s’applique au niveau consolidé et à chaque établissement ou entreprise d’investissement. « Les banques mutualistes discutent avec le régulateur pour savoir si la contrainte du ratio s'applique bien à chacune de leurs entités, par exemple leurs banques ou caisses régionales, ce qui peut être moins optimal au niveau du groupe pour la gestion du coussin d'actifs liquides », précise Véronique McCarroll, partner chez Oliver Wyman. Même si la réglementation ne l’exige pas, les groupes réfléchissent à l’opportunité d’appliquer le LCR aux différentes activités logées dans une même entité, et de leur donner des objectifs. « Cela supposerait qu’on puisse affecter une structure et des échéances de financement de marché précises à chaque métier. Or aujourd’hui, c’est l’ALM qui calcule et gère un besoin global pour se financer sur les marchés, nuance Véronique McCarroll. Mais la question se pose pour des besoins de planification interne, pour éviter qu’un métier tire trop vers le bas le LCR du groupe. »

Tarification de la liquidité

Au sein de BNP Paribas, le LCR n’est pas calculé par activité. « Il nous manque certaines éléments, par exemple une allocation théorique des portefeuilles d’actifs liquides de grande qualité, qui sont centralisés, explique Michel Eydoux. Mais nous estimons les besoins nets de financement dans une approche LCR et nous arrivons à une contribution en volume au LCR global. On peut imaginer que la direction générale assigne des objectifs de contribution par métier. » Chez Société Générale, des cibles de LCR ont été fixées dès cette année à chaque pôle afin de faire converger les métiers en vue de 2015.

Les banques se demandent aussi dans quelle mesure elles doivent répercuter le surcoût de la liquidité via leurs taux de cession interne (TCI). « Elles pourraient ainsi influer sur les politiques commerciales en adaptant le tarif au coût induit par Bâle III et non seulement au prix du financement », remarque Anatole de la Brosse. Toutefois, la tarification de la liquidité dépend surtout « des conditions de marché, de la perception des risques et de la stratégiede création d'actifs commerciaux », selon Michel Eydoux.

Selon CRD IV, les institutions doivent commencer le reporting mensuel et trimestriel des éléments du LCR et du NSFR en 2013. L’ABE a soumis à consultation les standards des données à fournir, et prévoit de les transmettre à la Commission d’ici à novembre. Elle doit aussi élaborer des standards pour des indicateurs de liquidité : asymétrie des échéances contractuelles, concentration du financement, LCR par devise significative (au moins 5 % du total des passifs).... Les banques suivent déjà la plupart de ces indicateurs.

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