Landesbanken

L’épreuve de l’AQR

le 20/03/2014 L'AGEFI Hebdo

L’«asset quality review» de la Banque centrale européenne intervient à un moment où plusieurs banques régionales allemandes sont en difficulté. Toutes sont confrontées à la faillite de leur modèle.

Siège de la Landesbank Baden-Württemberg (LBBW), à Stuttgart.Hannelore Foerster/ Bloomberg

La pression monte sur les Landesbanken, alors que la Banque centrale européenne a lancé l’asset quality review (AQR). Dans le cadre de ce passage en revue de la qualité des actifs des 128 plus grands établissements de la zone euro, les bilans des banques régionales allemandes vont être auscultés de près. Sur les cinq grandes Landesbanken (voir le tableau p.10) que compte l’Allemagne, quatre* figurent sur la « short list » des 29 établissements européens qui vont subir un examen plus approfondi du fait de la taille de leur trading book. « Plusieurs Landesbanken vont être analysées en profondeur car elles détiennent une part importante d’actifs risqués dans leur portefeuille », explique-t-on à la BCE. A l’issue de cet examen – dont les résultats doivent être publiés en octobre – et des tests de résistances, la BCE émettra des recommandations. « Elle dira si telle ou telle banque doit augmenter son capital au vu de ses actifs, et de combien. » Cette « opération vérité » a de quoi faire trembler les Landesbanken, étant donné l’opacité de leur comptes. L’AQR pourrait avoir d’autant plus d’effet qu’elle intervient à un moment où plusieurs de ces banques publiques, détenues par les Länder allemands et les caisses d’épargnes régionales (Sparkassen), se trouvent dans une situation difficile.

Crise du « shipping »

La crise du marché du shipping frappe ainsi de plein fouet HSH Nordbank, numéro un du prêt au transport maritime, et NordLB, également très présent dans le secteur. HSH Nordbank ne détient pas moins de 26 milliards d’euros de financements de shipping, ce qui représente quasiment un quart de ses actifs, souligne Moody’s dans une note récente. Déstabilisée, HSH Nordbank a demandé à ses actionnaires, les Länder d’Hambourg et du Schleswig-Holstein, d’étendre leur garantie de 7 à 10 milliards d’euros. Mais cette mesure doit d’abord être avalisée par la Commission européenne, qui a lancé une enquête afin de déterminer si elle est « appropriée », et se prononcera probablement après l’AQR, selon Moody’s. Autre Landesbank en mauvaise posture : BayernLB est secouée par le désastre de son ex-filiale autrichienne, Hypo Groupe Alpe Adria, qui refuse de lui rembourser un emprunt de 2,3 milliards d’euros. Cela risque de peser sur les comptes de la banque détenue par le Land de Bavière (voir encadré).

Absence de modèle économique

 

Cependant, au-delà de HSH Nordbank et BayernLB, qui figurent désormais parmi les plus vulnérables, toutes les banques régionales allemandes sont confrontées à des difficultés. Toutes disposent encore d’importants portefeuilles d’actifs risqués, qu’il s’agisse d’immobilier commercial à l’étranger ou de produits de financements structurés. Même Landesbank Baden-Württemberg (LBBW), l’une des plus solides, possède un important portefeuille de crédits structurés.

La raison ? Confrontées à un marché allemand très concurrentiel, ces banques publiques ont multiplié les investissements risqués à l’étranger durant les années 2000, afin d’augmenter leur rendement. Cette course en avant, menée sans aucun discernement, serait liée à des dérives de leur gouvernance, et au fait qu’elles ne disposent pas d’un modèle économique leur permettant d’être profitables. « Toutes ces banques ont un problème de modèle qui s’est encore aggravé avec la crise », souligne David Benamou, associé chez Axiom Alternative Investments. Conçues pour être les banques de développement régional, elles n’ont pas accès à l’argent des particuliers, détenu par les Sparkassen et se financent sur le marché interbancaire. Elles y empruntent à court terme, et prêtent à long terme. Or, ce modèle de financement a été mis à mal par la crise financière. « Lors de la crise du marché monétaire en 2007 et 2008, les Landesbanken n’ont plus réussi à se refinancer, à l’instar de Dexia, et ont enregistré d’énormes pertes. Depuis, le marché interbancaire s’est normalisé, mais elles ont du mal à s’y financer. Elles sont structurellement déficitaires », explique David Benamou. Depuis des années, elles dépendent des aides des Länder, des Sparkassen et du gouvernement fédéral. Les Etats ont d’ailleurs dû renflouer un certain nombre de leurs banques. Les actionnaires de LBBW (l’état de Baden-Württemberg, la ville de Stuttgart et les Sparkassen régionales) ont dû injecter 5 milliards d’euros et une ligne de crédit de 12 milliards d’euros en 2008. Sept dirigeants et deux auditeurs externes sont actuellement poursuivis, accusés d’avoir masqué les risques dans leurs comptes en 2005 et 2006 et investi 6 milliards dans des ABS via des special-purpose vehicles hors bilan. Un autre procès vient de s’ouvrir à propos d’une opération ayant conduit à une perte de 3,7  milliards d’euros pour BayernLB.

Le modèle de ces banques régionales serait également mis en cause par la réglementation européenne. « Le ratio de financement stable à long terme, qui doit entrer en vigueur dans le cadre de Bâle 3, au plus tard d’ici à 2019, condamne le modèle de financement par transformation », indique David Benamou. Dans un tel environnement, quel est l’avenir de ces banques ?

Des démantèlements envisagés

 

Les professionnels n’excluent pas le démantèlement des plus vulnérables, telle HSH Nordbank. « Au vu de leur situation, il est très probable que l’on assiste, à terme, au démantèlement organisé d’une ou plusieurs Landesbanken, sur le modèle de WestLB en 2011, réalisé dans le cadre d’un plan imposé par la Commission européenne », juge David Benamou. L’AQR pourrait accélérer un tel processus, en dévoilant des besoins de recapitalisation. « Si le capital d’une Landesbank est jugé insuffisant, il faudra décider si ses actionnaires doivent encore l’aider, ou s’il faut la fermer », souligne un analyste. Or Danièle Nouy, la dirigeante du Mécanisme de supervision unique européen a indiqué début février qu’elle était prête à laisser disparaître de manière ordonnée quelques banques jugées trop faibles.

Le sort des Landesbanken les moins fragiles se pose également. « Elles doivent continuer de réduire la taille de leurs bilans pour les assainir. Elles comptent aussi se concentrer sur le marché allemand, en se spécialisant sur les secteurs où elles sont performantes », souligne Michael Dawson-Kropf, senior director chez Fitch ratings. Mais, y a-t-il de la place pour cinq grandes Landesbanken sur un marché allemand extrêmement concurrentiel ? « Probablement pas. Le secteur doit se consolider », estime Mr Dawson-Kropf. Des restructurations doivent également être menées, selon lui.

Cependant, les représentants politiques allemands, qui siègent au conseil d’administration des banques régionales, ont été jusqu’à présent très réticents à les réformer. Ils tiennent encore beaucoup à « leurs » Landesbanken, qu’ils utilisent comme un instrument de pouvoir (voir l’avis d’expert). Leur attitude va-t-elle changer ? « Il faudrait que la pression européenne augmente encore, et c’est ce qui arrivera sans doute quand la BCE deviendra seule responsable de la supervision des banques de la zone euro », estime Michael Dawson-Kropf. Parviendra-t-elle alors à faire plier les hommes politiques allemands ? Un fait paraît certain : 2014 sera une année critique pour les banques régionales allemandes.

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