L’année des grands chantiers pour Dexia et BNP Paribas

le 13/01/2011 L'AGEFI Hebdo

La première veut faire de la Turquie son principal relais de croissance, mais la seconde la dépassera après la fusion de ses deux banques locales.

Si le rachat de Fortis a fait de BNP Paribas un concurrent frontal de Dexia sur le marché belge, il va aussi lui permettre de devancer le groupe franco-belge en Turquie. La banque de la rue d’Antin s’apprête à apporter la filiale turque de Fortis à son entité locale, Türk Ekonomi Bankasi (TEB), mais ne veut pas commenter l’opération avant l’assemblée générale prévue fin janvier. Celle-ci implique l’autre actionnaire de TEB, la holding familiale Çolakoglu qui conservera 50 % des parts. Selon une source proche de BNP Paribas, il est prévu que TEB débourse 1,2 milliard d’euros pour reprendre les actifs acquis par Fortis en 2005 pour 985 millions d’euros.

Même si le régulateur turc impose aux banques étrangères de ne détenir qu’une seule licence sur le territoire, « ce rapprochement résulte plutôt de la volonté de BNP Paribas de consolider ses forces et de simplifier sa structure en Turquie, estime Jean Coumaros, partner au cabinet de conseil Oliver Wyman. Ses positions ne seront donc pas amputées ». Moins optimiste, Moody’s estime que la fusion augmentera dans un premier temps la base de coûts de TEB, un handicap dans un marché hautement concurrentiel.

Pour autant, elle devrait permettre à BNP Paribas de prendre à Dexia la neuvième place du marché turc. En termes de total de bilan, TEB et Fortis cumulent 3,3 % de parts de marché selon l’Agence turque de régulation et de supervision bancaires, contre 2,6 % pour DenizBank, banque cotée contrôlée à 75 % par Dexia.

« Jusqu’à présent, les deux groupes ont connu une réussite assez semblable, juge Jean Coumaros. Ils ont acheté (en 2006 pour Dexia et en 2005 pour BNP Paribas, NDLR) de bons actifs avec des outils industriels (réseau et systèmes informatiques) solides, ainsi que des équipes opérationnelles et un management local de qualité, ce qui leur a évité jusqu’à présent d’être des actionnaires trop interventionnistes. Du coup, TEB et DenizBank ont surperformé le marché entre 2005 et 2010 avec un volume de crédit en hausse de 32 % par an contre 25 % pour le marché. Sur la même période, les autres étrangers comme HSBC, ING et Fortis n’ont pas eu les mêmes résultats. Et le même constat s’applique sur l’activité de dépôts. »

Si la Turquie pèse peu chez BNP Paribas, Dexia la considère comme sa planche de salut, alors qu’il doit vendre ses activités dans plusieurs pays sur injonction de l’Union européenne (dont son portefeuille d’assurance vie en Turquie, lire page 33). Après les errements internationaux qui ont conduit à son sauvetage par les pouvoirs publics, le leader déchu du financement des collectivités locales veut faire de DenizBank son principal relais de croissance. D’ici à 2014, les revenus de ce dernier devront croître de 68 % par rapport à 2009 pour atteindre 3,7 milliards de livres turques (1,8 milliard d’euros), selon le plan stratégique présenté par le groupe à l’automne dernier. Pour y parvenir, Dexia va investir 500 millions de livres.

Pierre Mariani, administrateur délégué de Dexia, ne voit aucun danger à faire d’un marché émergent son premier centre de revenus. « Le gouvernement turc est sérieux comme l'atteste le faible niveau de l’endettement public et de l’inflation, tout comme l’excédent budgétaire, estime-t-il. Le pays devrait aussi obtenir la note 'investment grade' (catégorie investisseur, NDLR) dans les prochains mois. Seul le déficit du commerce extérieur peut créer des tensions, notamment inflationnistes, mais la livre reste fortement liée au dollar et n’a donc pas été dévaluée récemment. »

Face à TEB, qui deviendra grâce à Fortis la première banque étrangère en nombre d’agences (625 au total à fin 2010, selon l'Association des banques de Turquie), DenizBank va accélérer sa politique d’ouvertures en inaugurant, d’ici à 2014, 300 points de vente supplémentaires, soit un objectif similaire à celui annoncé récemment par UniCredit pour sa filiale à 50 %, Yapi ve Kredi. Alors que les filiales de BNP Paribas sont plutôt centrées sur les zones urbaines, « nous couvrons déjà à peu près tout le territoire, mais nous voulons continuer à nous renforcer dans les zones rurales et les très grandes villes, déclare Pierre Mariani. Nos implantations les plus petites doivent être rentables en neuf mois, les plus grosses au bout de douze à quinze mois ».

« Avec 800 agences, DenizBank sera au niveau actuel de Garanti, le géant privé qui a, avec Akbank, l’image de marque la plus forte », pointe Jean Coumaros. L'établissement espère porter de 5,3 % à 7 % sa part de marché en nombre de points de vente. Cette projection anticipe la création de 2.000 agences sur le marché d’ici à quatre ans, mais il est difficile de dire si DenizBank sera in fine le plus dynamique. « Sachant que 30 % des points de vente sont aujourd’hui concentrés à Istanbul et 25 % dans les quatre autres grandes villes du pays, les autres banques vont aussi densifier leur maillage, analyse Jean Coumaros. Pour cela, elles vont favoriser la croissance organique car les actifs à saisir sont rares. Pour autant, aucune des trois plus grosses banques d’Etat (Ziraat, Halkbank et Vakifbank) n’a un plan aussi agressif que DenizBank. »

Guerre des dépôts

L’expansion de DenizBank doit lui permettre de porter sa base de clients de 4 à 6 millions (contre 3 millions en cumulé pour TEB et Fortis). Il veut notamment investir dans les segments où il est déjà bien établi, comme les PME (490.000 clients) et l’agriculture (420.000). « C’est la seule banque à capitaux privés à avoir créé une équipe et un réseau dédié au secteur agricole », relève Arif Bekiroglu, analyste chez Moody's. La filiale de Dexia souhaite aussi tirer parti de son avance dans la banque sur mobile et les moyens de paiement. « Nous avons lancé une carte bancaire réservée aux supporters du Galatasaray (club de football d’Istanbul, NLDR) et avons noué récemment un partenariat exclusif avec la Poste turque pour bancariser ses clients en vendant à ses guichets des cartes de débit et de crédit », indique Pierre Mariani.

En revanche, DenizBank doit encore relever un défi de taille : financer les crédits à la clientèle sur ses ressources propres. « Le ratio prêts sur dépôts est passé de 146 % fin 2008 à 126 % fin 2009, fait savoir Pierre Mariani. En 2010, il devra être compris entre 110 % et 120 % »… sans pour autant atteindre l’équilibre, alors que le ratio moyen du marché truc était seulement de 80 % au 30 juin. « Notre filiale ne dépend plus du groupe pour son refinancement depuis 2009 et remboursera l’an prochain la totalité des prêts que lui a accordés Dexia en 2008, poursuit l’administrateur délégué de Dexia. Nous comptons désormais sur les dépôts, le 'wholesale funding' (ressources levées sur les marchés, NDLR), le refinancement interbancaire et nos accords avec l’AFD (Agence français du développement), la Berd (Banque européenne de développement) et la Banque européenne d’investissement qui permettent de pallier le manque de financements à long terme dans le pays. »

D’ores et déjà, « dans la guerre des dépôts observée depuis le second semestre 2010, Denizbank est relativement agressif, note Jean Coumaros. Certains analystes montrent que le taux de rémunération de ses dépôts en monnaie locale dépasse de 20 à 30 points de base la moyenne du marché. » Même si les marges d’intérêt (5,5 % en 2009 et 4,2 % en 2010, selon Oliver Wyman) sont encore supérieures en Turquie à celle de l’Europe occidentale, « elles ont commencé à baisser », concède Pierre Mariani. DenizBank anticipe d’ailleurs un rendement sur fonds propres de seulement 14 % en 2014, contre 21 % l’an dernier. 

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