Dossier Art

Les institutions financières tissent leur toile dans le domaine artistique

le 21/07/2011 L'AGEFI Hebdo

Si Société Générale dispose de sa collection privée, les autres établissements français privilégient le soutien aux musées nationaux.

En plein cœur de Bruxelles, la tour Dexia recèle des actifs qui ne suscitent guère la vigilance des agences de notation et des investisseurs : une impressionnante collection de 4.500 œuvres d’art (peintures, sculptures…) constituée depuis plus d’un demi-siècle. Ce patrimoine culturel - dont la banque se garde bien de révéler la valeur - en fait la plus grande collection privée en Belgique dédiée aux artistes locaux : des maîtres flamands des XVI

eet XVIIesiècles, de l’art moderne de 1860 à 1960 mais également des artistes plus contemporains (Marcel Broodthaers, Roger Raveel, Luc Tuymans, Jan Fabre). Une collection dont une partie est exposée dans les deux derniers étages de la tour de la banque franco-belge et ouverte au public chaque troisième samedi du mois. Dexia est loin d’être un cas isolé. ING Belgique détient pour sa part plus de 2.000 pièces (huiles sur toiles, sculptures, tapisseries, art graphique…). Mais la palme revient sans doute à Deutsche Bank qui, avec plus de 50.000 œuvres, se targue d’avoir la première collection d’entreprise au monde.

Des collections privées

Dans une moindre mesure, certains assureurs n’ont pas à rougir de leurs collections. Le britannique Hiscox, spécialisé dans l’assurance des œuvres d’art, est sans doute le plus en pointe, porté par la passion pour l’art contemporain de son président Robert Hiscox qui a acquis près de 300 œuvres, ce qui en fait l’un des plus grands collectionneurs d’art contemporain au Royaume-Uni. « Nous avons commencé à acheter des œuvres d’art en 1970, explique Sébastien Comte, directeur technique et souscription art et clientèle privée pour Hiscox Europe. Aujourd’hui encore, nous poursuivons notre politique d’acquisitions auprès d’artistes contemporains. De plus, le fait de posséder des œuvres nous aide considérablement dans notre compréhension du métier d’assureur dans l’art. » Hiscox reste cependant volontairement discret sur le budget consacré à l’acquisition de nouvelles pièces artistiques, des œuvres exposées dans la tour Hiscox à la City mais aussi dans ses bureaux à Paris ou à Lyon.

Chez Swiss Life aussi, l’art s’expose aux yeux des collaborateurs ou des visiteurs, tant à Zurich, où se situe son siège social, qu’à Paris dans les locaux de sa filiale française. « Mais nous ne sommes pas à proprement parler des collectionneurs car nous acquérons des œuvres d’art pour décorer des endroits bien précis de nos bureaux, nuance Francine Progin, responsable des événements et du sponsoring chez Swiss Life. A ce jour, nous avons une cinquantaine d’œuvres d’art, essentiellement d’artistes suisses mais qui ont une renommée internationale. » Au siège parisien de l’assureur helvétique, on peut en outre admirer des masques ou des boucliers d’art océanien, aménagés dans certaines salles de réunion. « De longue date, les dirigeants ont eu la volonté de créer un environnement d’art contemporain, précise Anne-Marie Lasry, directrice de la communication de Swiss Life France, qui a récemment été mécène des expositions Turner et Odilon Redon à Paris et dont la Fondation soutient la Réunion des Musées Nationaux ainsi que le Musée de la Piscine à Roubaix. Depuis les années 80, nous avons procédé à des acquisitions, ce qui nous a permis de constituer une collection d’art océanien, de peintures, de sculptures et désormais de photographies. Au total, nous disposons d’un budget annuel d’environ 100.000 euros pour les actions dédiées à l’art. »

En France, rares sont pourtant les établissements financiers à posséder une collection privée. « Nous envisageons des acquisitions dans le cadre d’un partenariat, à l’instar de celui que nous avons noué avec le salon d’art contemporain de Montrouge, explique ainsi Anne Lauthe, responsable du mécénat chez Crédit Agricole SA. Lors de cette exposition, nous avons proposé à nos salariés des visites guidées, puis un vote en ligne afin d'élire leur artiste coup de cœur. A l’issue de ce vote, nous avons décidé d’acquérir l’œuvre (une sculpture ‘sonore’ en bois) d’une artiste française plébiscitée par nos collaborateurs. »

Finalement, seule Société Générale fait figure d’exception. « Nous comptons environ 300 œuvres - peintures, sculptures et photographies - de 1970 à nos jours, exclusivement de l’art contemporain, indique Angélique Aubert, responsable du mécénat artistique chez Société Générale. Cette collection est née en 1995 de la volonté du président de l’époque, Marc Viennot, par ailleurs féru d’art contemporain, d’agrémenter le cadre de travail de salariés basés dans les tours de La Défense. » Depuis, la banque n’a cessé d’enrichir sa collection, dont l’estimation est en cours. « Notre budget annuel pour les acquisitions est d’environ 300.000 euros », indique-t-elle. Un comité de sélection, composé de quatre experts indépendants et, depuis cette année, de quatre collaborateurs, propose un choix d’artistes au comité d’acquisitions qui se réunit deux fois par an. « Depuis trois ans, nous privilégions les scènes artistiques émergentes d’Europe de l’Est, d’Asie ou d’Afrique, explique Angélique Aubert. Nous cherchons surtout de jeunes artistes, pas forcément les grandes stars de l’art contemporain. »

Sauvegarde du patrimoine

Si elles n’ont pas de politique d’acquisitions pour leur propre compte, les autres institutions financières françaises n’en demeurent pas moins actives dans le domaine culturel à travers leurs actions de mécénat. « Dans le domaine du patrimoine artistique, nos interventions sont orientées depuis 1984 vers l’édition d’albums portant sur les collections permanentes des musées, souligne ainsi Ann d’Aboville, chargée de mécénat pour le pôle culture de la Fondation BNP Paribas. Mais surtout, nous soutenons la restauration d’œuvres d’art à travers un programme créé en 1994 en partenariat avec le service des Musées de France. Nous intervenons depuis longtemps en France et, depuis cinq ans, nous agissons également à l’international. Au total, nous avons soutenu la restauration de 200 œuvres ou ensemble d’œuvres comme les dessins de Jean Dubuffet au Musée des Arts Décoratifs de Paris. »

Assurer la sauvegarde du patrimoine culturel, telle est également la philosophie des autres grands noms de la finance française. « Depuis 2003, nous avons une politique d’acquisition de trésors nationaux pour les musées français », confie Clara Rodrigo, responsable du mécénat du groupe Axa. Entre 2003 et 2010, l’assureur a ainsi déboursé 40,5 millions d’euros, notamment pour l’acquisition des tableaux Le reniement de Saint-Pierre de Louis ou Antoine Le Nain et de La fuite en Egypte de Nicolas Poussin (pour le Musée des Beaux-Arts de Lyon), ou encore d’une statue du pays Dogon pour le Musée du Quai Branly à Paris. « Notre métier, c’est de protéger les biens de nos clients, insiste Clara Rodrigo. En matière d’art, notre démarche est similaire puisqu’il s’agit d’aider l’Etat à acquérir des œuvres afin de protéger le patrimoine culturel commun et de montrer ces œuvres à un public le plus large possible. » De même, « en 2004, nous avons permis au musée Guimet d’acquérir un trésor national, intitulé ‘Les paravents aux chrysanthèmes blancs’ d’Ogata Korin, première œuvre étrangère assimilée à un trésor national acquise dans le cadre de la nouvelle loi fiscale sur le mécénat », précise Anne Lauthe.

Une démarche similaire est à l’œuvre chez Natixis, dont le principal fait d’arme fut d’être le principal mécène de la récente exposition Monet au Grand-Palais à Paris qui a accueilli plus de 900.000 visiteurs en quatre mois. « Notre idée est de rendre accessible au plus grand nombre des œuvres auxquelles peu de gens ont finalement accès », révèle Marion Locatelli, responsable de la communication externe chez Natixis, citant à titre d’exemple sa contribution à l’acquisition par l’Etat pour le Musée Rodin de La jeune fille à la gerbe, sculpture en terre cuite de Camille Claudel en novembre 2004, ou Les Globes de Coronelli. Nos actions sont axées sur l’accès au patrimoine, et notre objectif est d’être présent sur la transmission. Nous ne sommes donc pas sur la création ni sur l’art contemporain. » En parallèle, Natixis est un partenaire financier de premier plan du Musée d’Orsay pour la rénovation de sa galerie des impressionnistes. « C’est leur grand projet et c’est clairement sur ce genre d’opération que l’on aime être présent », conclut Marion Locatelli.

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