L'homme clé, Bruno Deletré, directeur général de Crédit Foncier de France

« Il y a maintenant un intérêt croissant à travailler avec les réseaux »

le 31/05/2012 L'AGEFI Hebdo

Ce 7 juin, les 1.700 cadres du Crédit Foncier de France (CFF) seront réunis à la Mutualité. Ils évoqueront avec Bruno Deletré, leur directeur général, onze chantiers de développement. L’« absence de véritable projet d’entreprise et de développement » avait poussé, en mars, certains salariés à manifester devant le siège du CFF. A l’heure d’une nouvelle restructuration, l’intersyndicale veille au grain. « A mon arrivée, on m’a rappelé qu’on avait séquestré le gouverneur du Crédit Foncier pendant six jours », glisse Bruno Deletré. En 1997, cette institution née avec le Second Empire était au bord du gouffre. La solution a été trouvée deux ans après en l’adossant aux Caisses d’Epargne. Bruno Deletré était alors à Bercy. En 2001, il rejoint Dexia Crédit Local, prend la responsabilité de l’international et des financements structurés, avant de devenir directeur général du groupe franco-belge qu’il quitte en 2008. De retour à Bercy, il a la mission d’organiser la régulation prudentielle des activités financières. En juin 2009, il intègre BPCE comme directeur du pôle international, membre du comité exécutif. Deux ans plus tard, François Pérol, président du directoire, avec lequel il partage un profil Polytechnique-ENA-Inspection des finances, le place à la tête du CFF.

Sacrifices

« Certains investissements, notamment en Grèce, nous ont conduits à des pertes en 2011, note-t-il. Après une phase de diversification au cours des années 2000, nous devons nous recentrer sur la France, au service de nos clients et de ceux du groupe. » C’est la ligne directrice de son plan stratégique 2012-2016. Elle renvoie à l’objectif de BPCE qui a conservé sa filiale (à 100 %) de financement immobilier parmi ses métiers cœurs en lui assignant des synergies avec sa banque de gros et ses réseaux. Du côté de Natixis, elles resteront en fait réduites. Avec les Caisses d’Epargne et Banques Populaires, en matière de financement du secteur public puis des particuliers, elles étaient de « 100 millions d’euros en 2011. Nous avions un objectif de 400 millions cette année. Nous ne l’atteindrons peut-être pas, d’autant que le marché s’est contracté. Mais ce qui compte c’est que la dynamique lancée fonctionne, se défend Bruno Deletré. Avec la crise et en perspective de Bâle III, il y a maintenant un intérêt croissant à travailler ensemble ».

Il y a un an, une trentaine de conventions pour les prêts de long terme ou réglementés étaient déjà signées avec les réseaux (17 caisses et 20 banques). Désormais, « notre offre est présentée sur le poste des conseillers qui peuvent nous adresser la demande d’un client, explique Bruno Deletré. Nous la traitons, mais veillons à ce que la relation commerciale bancaire avec les réseaux soit maintenue ». Pas question que le CFF devienne l’« usine » de crédits immobiliers des réseaux qui totalisent près de 183 milliards d’encours avec des progressions supérieures à la sienne. « Notre part de marché globale est de 5 % à 6 %, mais elle s’élève à plus de 30 % sur les prêts à l’accession sociale, reflet d’une spécialité ancienne du CFF dans les prêts réglementés », précise Bruno Deletré.

Redimensionner l’activité

Le Crédit Foncier doit encore accepter des sacrifices. Cela passe par une réduction à terme de 10 % de sa taille de bilan (148,3 milliards fin 2011). « C’est un élément important car nous anticipons la poursuite d’une situation difficile sur les marchés, confie son directeur général. Nous devons donc garantir un niveau de besoin de refinancement raisonnable. Mais aussi anticiper le ratio de levier qui serait mis en place en 2018. » Près de 2 milliards d’euros de cessions de titres ont eu un effet favorable à court terme, avec un impact sur le produit net bancaire atténué par environ 1,4 milliard de rachats de passifs à la fin avril. Sur la durée, d’autres leviers sont nécessaires. « Cela conduit à une évolution importante de notre modèle, car nous devons en même temps accroître notre production, souligne Bruno Deletré. Nous ne la garderons pas à 100 % dans notre bilan. Nous avons déjà utilisé la titrisation pour les crédits de particuliers ou d’entreprises, la syndication pour notre clientèle ‘corporate’. Nous envisageons la possibilité de partenariats avec des banques étrangères déjà actives dans l’immobilier qui souhaiteraient diversifier leur exposition

géographique. »

Au premier trimestre, le financement immobilier a contribué pour 15 millions d’euros au résultat avant impôts de BPCE, contre 70 millions un an auparavant. Alors que le coût du risque a diminué de 85 %, le coefficient d’exploitation a augmenté de 26 points à 88,2 %. Mais Bruno Deletré a annoncé 40 millions d’économies en 2012 et une réduction des coûts d’environ 12 % à terme. « En se recentrant et en réduisant la taille du bilan, nous avons dû nous poser la question des charges, reconnaît-il. Nous devons nous assurer d’une économie récurrente de l’ordre de 80 millions d’euros annuels. Environ la moitié pourrait provenir d’une diminution de la masse salariale ; 30 à 40 millions de la mutualisation de notre système informatique avec celui des Caisses d’Epargne et le solde de l’immobilier. » La compression du personnel (3.289 équivalents temps plein fin 2011) doit se faire sans plan social. « Pour la porter à environ 350 emplois, nous avons signé un accord de gestion prévisionnelle des départs à la retraite avec trois organisations syndicales, annonce le directeur général. Le dispositif pouvait concerner 430 personnes. Le mécanisme d’incitation en a convaincu 346 là où nous en attendions 280. Un départ sur trois sera remplacé. Par ailleurs, les départs naturels, de l’ordre de 70 par an, ne feront l’objet d’un recrutement que dans un cas sur deux. » La grogne monte. Les syndicats s’inquiètent. « Nous aurons un dialogue pour ajuster certains points des projets de réorganisation qui portent par exemple sur les structures régionales du réseau commercial, le back et le middle-office, certifie le directeur général. Faire plus avec moins, c’est bien le sens des gains de productivité, mais cela n’est possible que si l’on procède à une modification des organisations. »

Pour lui, « synergies et évolution du ‘business model’ offrent des perspectives de développement réelles ». De plus, la rénovation des agences Crédit Foncier est au programme et « nous poursuivons le projet de développement des agences de mandataires exclusifs La Hénin, pour atteindre le nombre de 150 à terme ». Par ailleurs, avec Crédit Foncier Immobilier, « nous souhaitons développer l’activité de services, que je considère cœur de métier, même si elle n’est pas bancaire. Elle peut aussi donner lieu à des synergies avec les réseaux », indique Bruno Deletré. Enfin, « parmi nos onze chantiers, nous comptons la montée en puissance de la filière non résidents-patrimoniaux ou une offre de financement pour les clientèles ‘corporate’ publiques et privées pour les réseaux de chaleur, la mise aux normes environnementales, etc. », cite-t-il encore. Son objectif : « Etre à la pointe de l’innovation, de la qualité de service et à un niveau de coût acceptable. »

Refusant tout amalgame avec l’autre spécialiste du marché, le Crédit Immobilier de France qui n’est désormais plus viable sans soutien financier, Bruno Deletré rappelle : « Notre adossement à BPCE change tout en matière d’image sur les marchés et de soutien capitalistique. » Le groupe a en effet injecté 1,5 milliard dans sa filiale fin 2011, suite au provisionnement de l’exposition grecque. Quant à son refinancement, surtout porté en interne par la Compagnie de Financement Foncier (avec 8,7 milliards en 2011), il n’a pas posé de problème : « Nous avons déjà levé plus de 6 milliards sur un programme annuel de 10 milliards d’euros. » En outre, pour diversifier ses sources, le CFF a lancé en février une série d’émissions obligataires auprès des particuliers. « Notre objectif pour l’année était d’un milliard d’euros. La première opération s’est soldée à 950 millions, se félicite Bruno Deletré. Il y en aura probablement une prochaine avant l’été. Nous voulons surtout installer le processus dans la durée. » Le directeur général du CFF est optimiste : « Nous prévoyons d’être bénéficiaires en 2012. »

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