L'analyse de... Bruno Biais, Toulouse School of Economics*

Il faut éclairer la "banque de l'ombre"

le 30/01/2014 L'AGEFI Hebdo

Pour mieux comprendre ce qu’est le shadow banking, rappelons-nous d’abord ce qu’est une banque. Nous pourrons ainsi comparer les deux types d’institutions.

Financée par des dépôts, des pensions livrées (repos) et des actions, une banque investit en actifs peu risqués (comme les bons du Trésor) ainsi qu’en actifs plus risqués (prêts aux entreprises ou aux ménages, ou interventions sur les marchés financiers). Déposants et institutionnels attendent que dépôts et pensions livrées soient liquides et sûrs. Cependant, l’actif des banques est en partie illiquide et risqué. Pour réduire cette contradiction, les Etats garantissent les dépôts. De plus, avec les banques centrales, ils sauvent les banques dont la faillite serait préjudiciable à une part importante de l’économie. Cette garantie pourrait inciter les banques à courir trop de risques, puisqu’elles engrangeraient les profits tout en infligeant les pertes à d’autres. C’est pourquoi les banques sont régulées, en particulier par des exigences en capital.

Les shadow banks sont, pour la plupart, des fonds d’investissement, dont le passif est, pour une part importante, censé être liquide et sûr, et dont l’actif peut être, pour une part significative, illiquide et risqué. Ainsi, les shadow banks sont des entités qui exercent des fonctions économiques très similaires à celles des banques, mais qui ne sont pas officiellement qualifiées de banques.

Pourquoi le shadow banking system s’est-il développé si vite, souvent plus rapidement que les banques elles-mêmes ? Les shadow banks ne bénéficient pas officiellement de la garantie des dépôts ni de l’accès au financement de la banque centrale. Elles échappent de ce fait à la régulation et la surveillance dont les banques font l’objet. Ainsi, les entités de la « finance de l’ombre » peuvent être plus endettées que les banques classiques tout en s’exonérant des coûts de la régulation. C’est la raison pour laquelle elles sont potentiellement plus profitables que les banques. Mais cette supériorité est en grande partie illusoire. Que se passerait-il si un choc macroéconomique frappait la « finance de l’ombre » ? Les institutions qui ont investi dans les shadow banks demanderaient à retirer leur fonds. Ces dernières devraient alors liquider leurs actifs. Une partie de ces liquidations se traduirait par des ventes sur les marchés financiers, qui entraîneraient une baisse des cours. Par ailleurs, les shadow banks retireraient les avoirs qu’elles détiennent dans les banques, souvent sous forme de pensions livrées. Enfin, elles feraient appel aux lignes de trésorerie préalablement négociées auprès des banques. Toutes ces actions auraient pour conséquence une propagation du choc vers les banques classiques. C’est pourquoi le shadow banking system est, lui aussi, une institution systémique, dont la détresse exercerait des externalités négatives sur les autres. Il est donc probable que, en cas de choc macroéconomique déstabilisant sérieusement la finance parallèle, l’Etat et la banque centrale viendraient au secours des shadow banks. Il s’agirait là, essentiellement, d’une subvention, et c’est en partie la promesse de cette subvention qui fait la profitabilité de ces entités.

Ainsi, on peut analyser leur développement comme une forme d’arbitrage réglementaire. Afin d’assurer la stabilité du système financier et de l’économie, les banques sont surveillées et réglementées. Pour échapper aux coûts correspondants, l’intermédiation se déplace vers les « banques de l'ombre ». Comme celles-ci ne sont pas régulées, le développement du shadow banking accroît le risque systémique.

Pour restaurer la stabilité du système financier, il faut donc dissiper l’ambiguïté du shadow banking. Soit les shadow banks remplissent effectivement les mêmes fonctions que les banques et, dans ce cas, elles doivent être régulées comme les banques ; soit les shadow banks continuent d’échapper à la réglementation, et dès lors, les institutions et les ménages qui investissent dans le shadow banking doivent avoir présent à l’esprit que cet investissement est risqué ; soit les shadow banks doivent proposer des plans de résolution au vu desquels il est clair qu’elles ne créent pas de risque systémique et elles pourront être liquidées sans que la puissance publique doive intervenir pour les sauver.

* CNRS-CRM, chaire FBF IDEI sur la banque d’affaires et les marchés financiers

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