Groupes de protection sociale, en avant la fusion !

le 02/12/2010 L'AGEFI Hebdo

L’alchimie de la concurrence et des enjeux réglementaires met le secteur en ébullition.

Les groupes de protection sociale poursuivent leur consolidation à marche forcée. A peine ont-ils obtenu le feu vert des fédérations Agirc-Arrco pour leur projet de fusion, qui doit aboutir à la naissance du groupe Humanis fin janvier 2011, que Vauban Humanis et Aprionis ont entamé avec Novalis Taitbout « une démarche de rapprochement visant à créer une nouvelle association sommitale unique dès janvier 2012 ». Si ce mariage à trois se concrétise, le nouvel ensemble s’imposera comme un poids lourd du secteur. Il cumulera 11,5 milliards d’euros de cotisations en retraite complémentaire, devenant ainsi le premier opérateur sur ce segment, et un chiffre d’affaires de 2,8 milliards d’euros en assurances de personnes (prévoyance, santé, épargne retraite).

Usine retraite

Cette annonce confirme une tendance de fond amorcée depuis plus d’une dizaine d’années. Entre 1996 et 2010, le nombre de groupes de protection sociale est ainsi passé de 55 à 17, selon les données de l’Agirc-Arrco. « C’est un mouvement incontournable, estime même Jean-Louis Faure, délégué général du Centre technique des institutions de prévoyance (CTIP). Nous ne sommes qu’au milieu du mouvement de rapprochements et de partenariats. » De fait, après avoir absorbé Arpège début 2010, Réunica envisagerait désormais de se rapprocher de ProBTP. Fin octobre, ce sont les conseils d’administration des associations sommitales des groupes Mornay et D&O qui ont entériné leur rapprochement.

Ces mouvements sont indissociables des évolutions en cours au sein des caisses de retraite complémentaire Agirc-Arrco. Afin de réduire drastiquement les coûts de gestion de ces régimes - ils ont accusé un déficit de 1,3 milliard d’euros en 2009 -, les deux fédérations ont initié, dès 2001, le projet « usine retraite ». Objectif : créer une plate-forme unique de gestion à horizon 2013. Dans ce cadre, l’Agirc et l’Arrco ont incité les groupes de protection sociale, qui gèrent la retraite complémentaire pour le compte des deux fédérations, à se réunir au sein de groupements d’intérêt économique (GIE) informatiques. Six GIE ont donc vu le jour, à charge pour chacun d’eux de développer les « briques » applicatives de la future « usine retraite ». « Ces briques ont un effet très structurant et le rapprochement entre Apri et Ionis s’explique déjà en grande partie par la constitution de l’une de ces briques, explique Bruno Gabellieri, directeur de la communication et des relations extérieures chez Aprionis, groupe qui a vu le jour en janvier 2009. Ce n’est donc pas un hasard si les discussions entre les groupes de protection sociale sont allées plus loin. » Après avoir mutualisé leurs moyens informatiques, certains acteurs ont donc franchi une étape supplémentaire pour fusionner purement et simplement. Le rapprochement en cours entre Aprionis, Vauban Humanis et Novalis Taitbout procède de cette démarche, le trio étant engagé dans la mise en place du GIE Alcara, fruit de la fusion des GIE Alcire (Aprionis, Vauban Humanis) et Aramice (Novalis Taitbout, Mornay).

Ces rapprochements répondent toutefois à d’autres logiques. Les groupes de protection sociale entendent ainsi renforcer leurs poids et leurs positions sur le segment concurrentiel des assurances de personnes (prévoyance, santé, épargne-retraite). Si leur développement y est pour l’heure relativement modeste, ils affichent aujourd’hui un réel appétit pour ces différents marchés. Début 2009, Novalis Taitbout annonçait vouloir atteindre un chiffre d’affaires de 1,2 milliard d’euros d’ici à 2011. De même, dans le cadre de son plan stratégique « Pacte 2012 », Malakoff Médéric vise 5 milliards d’euros de revenus en assurances de personnes à horizon 2012.

Une nécessité à l’heure où, rationalisation oblige, leurs marges de manœuvre en retraite complémentaire se réduisent significativement. « Nous sommes continuellement tirés par le bas en matière de ratio de coûts de gestion, note Bruno Gabellieri. La gestion de cette activité se fait donc au coût marginal. » Résultat, « il n’y a plus de rentabilité en retraite complémentaire, souligne Cyrille Chartier-Kastler, président du cabinet Facts & Figures. L’avenir des groupes de protection sociale se trouve donc en dehors de cet univers. » Or, pour lutter à armes égales face à la concurrence exacerbée des assureurs traditionnels, mutuelles et autres bancassureurs, la quête d’une taille critique s’avère indispensable pour ces groupes de protection sociale. « La logique commerciale pousse les acteurs à trouver des complémentarités en termes d’activités, expose Emmanuel Gorny, chef de projet senior banque-assurance chez IHS Global Insight. Au niveau de leurs portefeuilles, il y a la volonté d’avoir une complémentarité entre les spécialisations sectorielles, les ancrages géographiques et entre les activités collectives et individuelles. »

Se rapprocher doit donc leur permettre d’amortir les investissements nécessaires à leur développement - constitution de réseaux de partenaires et de prestataires en prévoyance, de réseaux et de filières de soins en santé -, d’accroître leur force de frappe commerciale et, enfin, de renforcer leur légitimité sur le marché. Grâce à cet effet de taille, les groupes de protection sociale peuvent surtout espérer peser davantage dans les discussions avec les partenaires sociaux lors de la négociation de contrats collectifs. « Les activités concurrentielles de prévoyance et de santé reposent en partie sur des appels d’offres dans le cadre des accords de conventions collectives ou de branches professionnelles, indique Emmanuel Gorny. Le fait de grossir et d’avoir des représentants syndicaux appartenant à un grand nombre de branches augmente alors les chances d’être sélectionné. Par ailleurs, il est nécessaire d’avoir un réseau de distribution le plus large possible capable de couvrir toutes les entreprises de la branche, et notamment les PME. »

Renforcer la solidité financière

Au-delà des ambitions commerciales, la constitution de « mastodontes » de la protection sociale vise un ultime objectif : assurer la pérennité du modèle paritaire en renforçant sa solidité financière. Or, « dans les accords de branche, les partenaires sociaux sont particulièrement sensibles au niveau de solvabilité des groupes de protection sociale et à la pérennité des structures, constate Emmanuel Gorny. A cet égard, Solvabilité II joue donc un rôle moteur et structurant. » La directive européenne, dont l’entrée en vigueur est prévue au 1er janvier 2013, pourrait en effet avoir des impacts significatifs pour ces acteurs qui gèrent des risques longs, telle la prévoyance. « Les seuils minimaux de capital requis et les nouvelles règles de provisionnement sont tellement élevés que cela aboutit à un surenchérissement en termes de consommation de fonds propres, observe Bruno Gabellieri, par ailleurs secrétaire général de l’Association européenne des institutions paritaires. Or, sans effet de taille, il est difficile de respecter de tels seuils. » Une problématique à laquelle s’ajoute la chute des revenus financiers en raison de la crise. « Les opérateurs sont conscients qu’ils ne peuvent plus compter seulement sur ces produits financiers pour augmenter leurs réserves et leurs fonds propres, explique Bruno Gabellieri. Pour survivre, il faut donc s’allier. » L’enjeu est en effet loin d’être anodin. « Certains groupes de protection sociale étaient très justes en termes de fonds propres, signale Cyrille Chartier-Kastler. De plus, constituer des équipes dédiées à ce projet coûte cher. Ils ont donc tout intérêt à mutualiser. » Dans un tel contexte, le mouvement de concentration du secteur semble appelé à se poursuivre. Certains observateurs prédisent d’ailleurs que le nombre de groupes de protection sociale pourrait descendre à trois ou cinq au cours des cinq prochaines années.

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