Le grand saut vers l’inconnu des banques européennes

le 05/01/2012 L'AGEFI Hebdo

Les causes sont déterminées. Le bilan des restructurations reste à dresser.

Le grand saut vers l’inconnu des banques européennes

Les résultats 2011 porteront les stigmates de la crise en zone euro. Après avoir massivement investi dans des titres d’Etats « périphériques », les banques européennes ont enregistré des provisions, entraînant parfois des pertes. Elles se sont aussi délestées d’une grande partie, mais les dés sont jetés. « La situation des dettes souveraines va continuer de peser : il existe une incertitude sur une partie du bilan des banques », estime Cyril Meilland, responsable de l’équipe de recherche sur les banques européennes chez Cheuvreux. « La seule détention de ces dettes, avant toute décote, est aujourd’hui un sujet de suspicion ! », s’alarme Guillaume Alméras, directeur banque chez Compass MC. Sur les marchés, les valeurs bancaires européennes se paient en moyenne la moitié de leur actif net.

Les agences ont passé en revue les notes des Etats et des banques, intimement liées. Même les « champions » européens ne sont pas épargnés. « BNP Paribas et Santander ont des notes et perspectives identiques pour Standard & Poor’s (S&P), mais qui ne reposent pas sur les mêmes fondements. Santander part d’un cran plus bas que BNP Paribas, du fait de la situation de chacun des pays et aussi de la répartition des activités des deux groupes, explique Elisabeth Grandin, directeur institutions financières chez S&P. Une éventuelle dégradation d’un cran de la note souveraine française n’aurait pas d’impact sur BNP Paribas, tandis qu’une dégradation équivalente de l’Espagne entraînerait très probablement celle de Santander. En revanche, les nouveaux critères de définition des fonds propres par S&P constituent un élément défavorable pour BNP Paribas. »

La liquidité en question

Sur ce point, le régulateur a tranché : les banques devront satisfaire un ratio de fonds propres durs d’au moins 9 % sous six mois (selon la formule dite Bâle 2.5). L’Autorité bancaire européenne (ABE) estime qu’elles devront trouver près de 115 milliards d’euros de capitaux supplémentaires. « Si cette demande est parfaitement compréhensible, peut-être inévitable étant donné la réponse du marché à la crise, elle impose une pression supplémentaire sur le bilan des banques, ce qui crée du risque », a relevé Alain Laurin, vice-président de la politique de crédit de Moody’s, devant le Parlement italien. Le commissaire européen Michel Barnier a expliqué que ce ratio de 9 % équivalait à 7,2 % sous Bâle III, soit plus que les 7 % attendus par le Comité de Bâle à horizon 2019 ! Une intervention publique sera-t-elle nécessaire ? « Sur le plan bancaire, nous accordons un ou deux crans de rehaussement aux notes des banques systémiques, quelle que soit la période dans le cycle, précise Elisabeth Grandin. Cela ne préjuge pas d’une intervention effective. »

Le nombre d’acteurs ayant annoncé des augmentations de capital est en outre limité. En excluant les besoins des banques grecques (30 milliards d’euros), le montant des recapitalisations préconisées par l’ABE est « tout à fait accessible grâce aux résultats accumulés et aux programmes de ‘deleveraging’ (réduction de l’effet de levier, NDLR), souligne Cyril Meilland. Aujourd’hui, les banques ne sont plus réellement confrontées à un problème de fonds propres, mais à un problème de liquidités ». Citant le cas de Dexia, qui a été démantelé quelques mois après avoir réussi les tests de l’ABE, Guillaume Alméras juge même que « les ratios de solvabilité ne constituent pas le bon thermomètre. Il faut considérer l’endettement des banques - non pas en le rapportant à leur actif, mais à leurs fonds propres car ce ratio est déterminant pour leur refinancement sur les marchés. Dans ce cas, le multiple d’endettement d’UniCredit est de 13, celui d’UBS de 25 et celui de Société Générale de 50 si l’on considère les seuls fonds propres purs », alors qu’il est généralement considéré comme acceptable qu’une banque emprunte dix fois ses fonds propres de base, mais guère plus.

La maîtrise des ressources

Pour 2012, selon Citigroup, les établissements européens auraient 790 milliards d’euros de dette à moyen et long terme à refinancer. Mais les mesures qu’ils ont déjà prises pour réduire leurs programmes feraient descendre ces besoins à 250 milliards net, selon Morgan Stanley. Les aspects de refinancement et liquidité - essentiels - n’ont toutefois pas le même impact selon les acteurs et les marchés, souligne S&P. Pour chacune des vingt grandes banques analysées par l’agence, à l’exception de Dexia Credit Local, ils constituent un facteur « neutre, dit Elisabeth Grandin. Nous estimons que l’intervention des banques centrales est toujours possible ». Le 28 décembre, la Banque centrale européenne (BCE) a enregistré 452 milliards d’euros de dépôts au jour le jour : un montant record depuis la création de l’euro. La semaine précédente, elle avait accordé 489 milliards de prêts sur trois ans à 523 banques. La BCE joue son rôle de prêteur en dernier ressort, espérant dégripper le marché interbancaire. La situation en fin d’année n’est toutefois guère révélatrice. C’est dans les semaines qui viennent que l’on pourra juger de l’état du marché. Financement et liquidité n’ont en outre pas la même importance au niveau de l’industrie bancaire dans la méthodologie de S&P. « Le facteur ‘Bicra’ (Banking Industry Country Risk Assessment) induit une différence entre le marché domestique allemand, où les dépôts dans les banques sont particulièrement abondants, et un deuxième groupe de pays : la France, le Royaume-Uni et l’Italie notamment - où il existe également une masse d’épargne importante avec une capacité des banques à placer un certain nombre de titres dans leurs réseaux -, et enfin l’Espagne. »

Réduction de bilans

« Les banques n’ont plus la maîtrise de leurs ressources, lance Guillaume Alméras. Elles n’ont plus qu’à travailler les dépôts et à réduire les bilans. Capter les dépôts des particuliers n’améliorera pas leurs résultats. Quant à aller chercher la trésorerie des grandes entreprises, cela suppose d’être un groupe véritablement international. Seule une poignée de banques peut y prétendre en Europe - HSBC, Deutsche Bank, Santander, UBS, ainsi qu’UniCredit et BNP Paribas - mais elles devront renforcer leurs positions sur les marchés émergents. » Reste donc les réductions de bilans. Plusieurs acteurs ont fait le choix de se recentrer sur leurs principaux marchés et de se délester d’activités jugées non stratégiques : au total, le cabinet PwC estime à 1.300 milliards d’euros la valeur de ces dernières. Les banques ont aussi lancé une vaste restructuration de leurs activités de financement et d’investissement. L’impact de ces mesures sur les modèles bancaires et les performances à venir devra être estimé. Sur le plan social, des dizaines de milliers de suppressions de postes ont déjà été annoncées. Au bout du compte, « il va y avoir une forte différenciation entre les établissements européens, observe Cyril Meilland. Lorsque la pression va se relâcher, on devrait sans doute assister à un mouvement de consolidation - d’autant plus nécessaire qu’il y a encore trop de banques en Europe. » Des faillites ne sont pas non plus à exclure, mais « organisées ».

A lire aussi