FONDS PROPRES Rendements sous pression

le 17/03/2011 L'AGEFI Hebdo

Les banques européennes feront des choix pour Bâle III. Mais prennent le temps d’évaluer tous les paramètres.

La fête est finie. On peut à la fois multiplier par deux ses bénéfices et estimer que le rendement de ses fonds propres (RoE, return on equity) plafonnera à l’avenir à 15 %, lorsque ce taux aurait dû être un plancher. C’est le cas de la banque qui affiche le meilleur résultat d’Europe en 2010 et la première capitalisation boursière : HSBC. En cause, les nouvelles règles du comité de Bâle, dites de Bâle III, qui imposeront aux banques, à partir de 2013, des exigences accrues en fonds propres et réduiront mécaniquement les RoE. Ainsi, HSBC vise en la matière entre 12 % et 15 %, contre 15 % à 19 % auparavant. Une posture trop conservatrice ? « Il y a deux variables, mais l’augmentation des fonds propres pèse plus que l’évolution des résultats même si ces derniers sont aussi sous pression, estime Thomas Rocafull, directeur associé de SIA Conseil. Petit à petit, les banques qui savent qu’elles vont devoir fortement augmenter leurs fonds propres préparent l’avenir. Un RoE de 10 % à 12 % à terme est probable. » La nouvelle donne réglementaire a déjà conduit Credit Suisse à abandonner sa cible de 18 %. « Nous visons maintenant un rendement des fonds propres supérieur à 15 %, ainsi qu’un taux de croissance des nouveaux capitaux nets supérieur à 6 % », a déclaré Brady Dougan, son directeur général. Barclays a aussi revu sa position à 13 %, en tablant sur un ratio de fonds propres durs (core Tier one) de 9 %.

Le suisse UBS conserve quant à lui son objectif de 15 % à 20 %, arguant qu’il est trop tôt pour y voir clair sur la réglementation. Deutsche Bank estime même pouvoir revenir à un RoE de 25 % dans trois ans environ, une fois réalisés les arbitrages nécessaires. Les banques restent ainsi assez ambitieuses au regard de leurs performances passées, exception faite de l’emballement des années précédant la crise (voir le graphique). Entre 1960 et 1990, elles ont affiché un RoTE (return on average tangible common equity, légèrement supérieur au RoE car il exclut des fonds propres les actifs incorporels) de 11 %, selon les analystes de Credit Suisse qui anticipent un niveau similaire en 2011 pour les établissements européens. Soit un retour à la normale.

Rentrer dans le rang

BNP Paribas maintient son objectif de 15 % à moyen terme, « mais il sera plutôt difficile à atteindre en raison des nouvelles normes de solvabilité », a prévenu son directeur général Baudouin Prot. Les capitaux propres Tier one de son groupe « se montent à 68,5 milliards, presque le double de ce qu’ils étaient avant la crise financière », grâce notamment au rachat de Fortis, et ils devront encore augmenter. Avec un RoE de 12,3 % en 2010, « BNP Paribas s’aligne sur la moyenne du CAC 40, explique Baudouin Prot. L’époque où les banques affichaient des rentabilités atypiques est révolue. »

Le secteur rentre dans le rang. « Globalement, les banques ont des exigences de fonds propres bien inférieures à celles des entreprises normales (non financières, NDLR), juge Hans Hoogervorts, président de l’autorité néerlandaise des marchés financiers (Les Echos du 7 mars 2011). Pour ces dernières, les fonds propres représentent en moyenne 30 % à 50 % du total de bilan. [Pour les banques…] ils sont maintenant au-dessus de 3 % et donc toujours bas. » La banque ne serait pas si mal traitée. « Ce n’est pas la situation future, sous Bâle III, qui est anormale, mais celle passée, tranche Thomas Rocafull. On va revenir dans une zone plus standard. »

Peu de groupes sont pour l’heure à la hauteur de leurs objectifs. La crise est passée par là. Frédéric Oudéa, PDG de Société Générale, qui maintient 14 % à 15 % de RoE pour 2012, relativise : « Toutes les entreprises industrielles visent une rentabilité sur capital de 15 %. Il n’y a pas de raison que le secteur bancaire ne soit pas traité comme les autres. Par ailleurs, Bâle III fait baisser sa rentabilité. Il faut donc faire des efforts sur les coûts. » L’efficacité opérationnelle, via l’industrialisation, s’impose, mais la mutation sera longue : « 2011 est une année de transition, estime Thomas Rocafull. 95 % de la réforme réglementaire est connue, mais un sujet reste en suspens, celui des établissements systémiques. La mise en œuvre des premières transformations est un processus de trois ou quatre ans. » Et ses effets ne seront pas immédiats : « Des efforts de rationalisation sur les coûts, dans les systèmes d’information, la fusion de plates-formes... vont permettre d’améliorer les coefficients d’exploitation, remarque Elisabeth Grandin, de Standard & Poor’s. En même temps, cela nécessite d’investir. Ce qui aura une traduction plutôt négative en 2011. »

Revue des métiers

Au-delà, certains arbitrages parmi les activités et les marchés permettront d’optimiser le pilotage. « Un environnement économique difficile et les contraintes réglementaires vont obliger à des évolutions stratégiques », glisse Elisabeth Grandin. Barclays est déjà quasiment sorti de la gestion d’actifs en cédant Barclays Global Investors à BlackRock, tout en prenant 20 % du capital de ce dernier. Société Générale a de son côté rapproché sa gestion d’actifs de celle de Crédit Agricole au sein d’Amundi, dont le groupe de La Défense ne détient que 25 %. Il rejette en revanche toute cession de son activité de conservateur-dépositaire alors que l’italien Intesa SanPaolo a vendu son métier titres à l’américain State Street.

Les activités ne présentent pas toutes les mêmes atouts selon les groupes. Pressé par certains de réduire la voilure dans la banque de financement et d’investissement (BFI), Barclays en a conforté la place, sachant que sa filiale BarCap offrait 16 % de RoE en 2010. « En BFI, des métiers à risques et à forte volatilité ont un effet négatif sur la notation, constate Elisabeth Grandin. Toutefois, ils apportent certaines forces, notamment sur la rentabilité globale chez BNP Paribas ou Société Générale. Les autres acteurs ont déjà fait des choix stratégiques qui se traduisent par une réduction des risques tout en conservant les éléments de relation avec les entreprises et en trouvant une nouvelle rentabilité. » Même chez Natixis, dont le RoE plafonnait à 8,4 % en 2010, la BFI reste centrale. Délestée de son portefeuille d’actifs toxiques, celle-ci a pourtant affiché l’an dernier un RoE de 13,7 %, contre 15,5 % pour les services financiers spécialisés et 25,8 % pour le pôle épargne. Cette logique est conforme au plan de la filiale de BPCE pour 2012 qui vise un niveau global égal à celui de la BFI, soit 12 %. Celle-ci se verra encore allouer la moitié des fonds propres alors que les deux autres lignes métiers de Natixis devront atteindre un rendement de plus de 20 %. La banque de gros de BPCE a en revanche choisi de gérer sa filiale Coface (assurance-crédit) comme une simple participation financière et cherche à vendre le gestionnaire de biens Foncia.

Les arbitrages ne sont pas mécaniques. « Dans le cadre de Bâle III, la pénalisation liée aux fonds propres porte surtout sur les activités de marchés de capitaux, affirme Thomas Rocafull. Sur cette composante, de vrais ajustements de modèles opérationnels sont encore à prévoir. Les groupes vont balayer leurs portefeuilles et arbitrer selon le niveau de fonds propres et les résultats attendus : une révision des modèles opérationnels est possible. Bâle II ne tenait pas assez compte du poids du risque de marché et n’abordait pas la question de la liquidité qui a posé un problème à Northern Rock, Fortis ou Lehman. » Ces éléments seront désormais intégrés au pilotage.

Des choix multicritères

Si le cumul de Solvabilité II et de Bâle III peut faire peser des interrogations sur les filiales d’assurances, l’amputation n’est pas certaine. Ainsi, BPCE est pour l’instant revenu au schéma dominant en France, définissant l’assurance comme « un levier de croissance organique du groupe ». Ce métier est aussi peu volatil et imbriqué dans les réseaux de distribution. Chez Société Générale, des cessions dans l’assurance ou les services financiers spécialisés pourraient libérer des fonds propres pour les trois activités stratégiques (la banque de détail en France, à l’étranger et la BFI). Mais son PDG met quatre critères dans la balance : les synergies avec les trois piliers du groupe, le niveau de consommation de fonds propres, la contribution au résultat net global et la capacité à être leader sur leur marché. Sur des critères comparables, le patron de Barclays a prévenu que les investissements de son groupe seraient désormais consacrés « à des métiers où la rentabilité le justifie » (la gestion de fortune ou la banque transactionnelle et commerciale), ainsi qu’à l’Asie et à l’Afrique.

Autre facteur pris en compte : le coût du capital. « Certaines banques soutiennent qu’avec Bâle III, la rentabilité (RoE) passera obligatoirement en-dessous du CoE (‘cost of equity’ ou coût du capital, NDLR). Si le RoE va mécaniquement baisser, le CoE (mesuré par les marchés financiers quand ils sont ‘efficients’) va lui aussi diminuer, assure Christophe Nijdam, analyste chez AlphaValue. Des banques mieux capitalisées seront, par nature, moins risquées qu’avant et elles pourront continuer à créer de la valeur économique, car celle-ci naît de la confrontation positive d’une rentabilité avec un risque. » Avant-crise, « en 2007, le RoE médian des 39 banques européennes que nous suivons était de 17 %, pour un CoE médian de 10,3 %, explique Christophe Nijdam. Mais ce dernier était illusoire car il n’incluait pas une bonne compréhension des risques pris, révélés par les pertes colossales enregistrées par certains à partir de fin 2007. Estimé a posteriori, le CoE aurait en fait dû atteindre 13,7 % en moyenne avant crise. Pour 2015, et avec un taux de croissance économique normalisé à 2 %, nous anticipons un RoE de 12,5 % pour un CoE normalisé de 10,3 %. Soit un niveau de création de valeur proche de celui, réajusté, de 2007 ».

Finalement, « l’optimisation du portefeuille peut se faire sans urgence », souligne Frédéric Oudéa. Loin du big-bang pressenti au plus fort de la crise, les grandes opérations de consolidation ont surtout touché les groupes contraints par la Commission européenne à des cessions, en échange des aides reçues. Reste que les banques devront aussi continuer à soutenir l’économie. « La croissance très forte des exigences en capital va bouleverser leur métier, mais celui-ci est d’abord de faire du crédit. Il va donc falloir qu’elles s’adaptent, résume Thomas Rocafull. Si les fonds propres mis en face sont plus importants, soit les banques réduiront leur marge commerciale, soit elles augmenteront leurs prix. » Les actionnaires ont déjà dû accepter des rendements plus faibles qu’avant-crise, mais les clients vont aussi porter leur part. Le défi est de trouver le bon équilibre. « On va enfin savoir quelles sont les meilleures. Dans le contexte de transformation opérationnelle des trois à quatre années à venir, on verra qui s’adapte rapidement et qui va sortir gagnant », conclut Thomas Rocafull. 

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