Financement, les banques françaises déstabilisées

le 15/09/2011 L'AGEFI Hebdo

Après avoir géré la fin 2011, elles devront adapter leur production.

Comme ses consœurs, Société Générale doit faire face à une « réduction rutale » de l’accès au dollar. Photo : Antoine Antoniol/Bloomberg

Trouver, stabiliser et transformer la liquidité : la tâche des banques est de plus en plus compliquée. « Tout le monde s’inquiète, relève Jean-Paul Betbèze, directeur des études économiques du groupe Crédit Agricole (lire l’entretien page 22), parce que nous arrivons au confluant de trois problèmes : la crise bancaire et financière apparue en 2007 et qui n’est toujours pas réglée ; le ralentissement économique qui pousse les Etats-Unis à retenir leurs liquidités ; et la situation de la dette en zone euro. En outre, les exigences à venir du Comité de Bâle en matière de liquidité amplifient la pression. » Le décor est posé. Le marché interbancaire n’est pas fermé, mais ses acteurs se font de moins en moins confiance. BNP Paribas estime toutefois que sa contraction n’est « pas due principalement à des questions de risques de contrepartie » ou à une « panique soudaine » comme en 2008, mais à des « changements structurels que tout le monde pouvait attendre » : les banques anticipent les prochaines règles du Comité de Bâle. Néanmoins, lundi 12 septembre, le coût pour s’assurer contre un défaut (via les credit default swaps) des banques françaises était en nette hausse en raison d’une probable dégradation de leur note par Moody’s ce jeudi 15 septembre. Christian Noyer, gouverneur de la Banque de France, est à cette occasion monté au créneau : « S’agissant de la liquidité, le collatéral mobilisable au niveau de l’Eurosystème est de 5.000 milliards d’euros et, aujourd’hui, l’Eurosystème refinance les banques pour environ 500 milliards. » Et Frédéric Oudéa, PDG de Société Générale, a annoncé accélérer la transformation de son groupe.

Eviter le pire

C’est aux Etats-Unis que l’alarme s’est déclenchée. Au Crédit Agricole, on dit avoir senti le vent tourner en mai, lorsque le groupe a été dégradé par Standard & Poor’s sur fond de craintes concernant la restructuration de la dette grecque. Chez Société Générale, on évoque « une réduction brutale » de l’accès au dollar, passé de 49 % à 40 % dans son funding court terme entre fin juin et mi-août. « La Réserve fédérale a alerté les fonds monétaires de leur surexposition aux banques européennes et surtout françaises », estime Georges Pauget, fondateur du cabinet Economie Finance et Stratégie. « Il a fallu remplir la baignoire avec un robinet qui se fermait » d’un quart de tour, voire aux deux tiers selon les banques, explique un professionnel qui requiert l’anonymat. Les banques françaises ont ainsi dû trouver d’autres sources de dollars, en particulier pour leurs banques de financement et d’investissement (BFI). L’une d’elles indique que 45 % de ses financements globaux sont exprimés dans cette devise, dont 15 % venaient jusque-là des Sicav américaines.

Crédit Agricole SA (CASA) met en avant l’avantage de disposer de « plus de 25 trésoreries dans le monde (hors France). L’accès au dollar est largement diversifié sur l’Asie et le Moyen-Orient ; il est constamment supérieur aux besoins commerciaux long terme en dollars. Enfin, la dépendance à la trésorerie en dollars est limitée, sans rapport avec les réserves de liquidité disponibles ». BNP Paribas a aussi diversifié le profil de ses investisseurs (entreprises, institutionnels, clients de la banque privée, etc.) et leur origine géographique : Asie-Pacifique, pays du Golfe, Europe de l’Ouest. « Ces sources alternatives de financement en dollars sont évidemment plus chères et nous devons passer ce coût supplémentaire sur nos clients emprunteurs en dollars », prévient le groupe qui a en outre titrisé des crédits. N’ayant pas les mêmes avantages, « Société Générale a accéléré la cession de ses actifs gérés en extinction libellés en dollars, explique Frédéric Oudéa, a eu un recours accru aux financements sécurisés courts (repo) et auxswaps’ euro-dollar, et a réduit ses positions de marché à court terme. » Rapide à mettre en œuvre, cette dernière mesure n’a pas d’impact sur les clients. « Les restructurations en profondeur devront être envisagées si l’instabilité des marchés se prolonge au-delà de novembre », remarque Georges Pauget. En fait, elles se profilent déjà chez Société Générale.

Une épargne qui ne profite pas totalement à leur bilan, une BFI importante, une intermédiation bancaire plutôt que financière : plus dépendantes que d’autres aux marchés, les banques françaises sont en mauvaise posture. « Si l’on compare leur situation à celle de 2008, il faut noter qu’elles bénéficient toujours d’un marché domestique solide, mais moins dynamique, et qu’elles vivent une crise de nature différente car celle-ci touche un actif plus résilient que les crédits ‘subprime’  : les dettes d’Etat, constate Georges Pauget. Cela a un impact sur la confiance et, dès lors, sur la liquidité. » En clair, le modèle français s’avère moins protecteur qu’il ne l’a été.

Les banques ont malgré tout su gérer la fin de l’année. Toutes ont maintenant bouclé leur programme 2011, anticipé plus qu’à l’habitude, notamment sur la part dollar essentiellement pourvue en début d’année. A fin juin, l’ensemble de celui de BNP Paribas était ainsi réalisé, tandis que Société Générale avait quasiment achevé la part de dette senior à plus d’un an (à 94 %) comme celle d’émissions « vanille » (à 92 %), avant de trouver le complément grâce au marché de la dette privée notamment. CASA, elle, a profité il y a deux semaines d’une fenêtre ouverte sur le marché des obligations sécurisées (avec une émission de 1,25 milliard sur cinq ans) et a réalisé un placement privé (550 millions) afin de couvrir les 10 % restant de son programme.

D’autres mesures ont été prises. « Les banques ont asséché les Sicav monétaires et proposé des comptes à terme à intérêts progressifs plutôt que de l’assurance-vie », note Georges Pauget. Mais « pas question de guerre des dépôts en France », soutient un dirigeant de groupe. Les BFI ont aussi mené les actions commerciales nécessaires pour attirer les liquidités des corporates. Bien sûr, elles affirment ne pas surpayer, mais mesurer ce qui est possible avec chacun de leurs meilleurs clients. « Il faut penser à notre capacité à refacturer le coût des dépôts », souligne un directeur financier. Quant aux charges, elles font l’objet de mesures « temporaires », affirme un patron. « Les équipes des banques françaises à Londres peuvent être réduites par le seul non-remplacement des départs », remarque Georges Pauget.

Expectative

Mais déjà une accélération du turnover dans la BFI de Société Générale à Paris inquiète les syndicats : « On a repéré au moins une quarantaine de licenciements individuels en juillet et août, explique un responsable syndical à Reuters. Sur Société Générale en France, on est habituellement aux alentours de 200 licenciements par an. » « Le nouvel environnement requiert une accélération de la transformation du groupe, a rappelé Frédéric Oudéa, avec une réduction de 5 % de la base de coût de SG CIB à court terme. » Il a en outre annoncé 2.000 suppressions d’emplois en Russie où la fusion des filiales se poursuit, et des mesures de réduction d’effectifs en Roumanie, en Pologne et en Egypte.

Dans chaque banque, l’essentiel du programme moyen-long terme 2012, qui sera déterminé cet automne avant l’arrêté des budgets, dépendra des remboursements de dettes seniors ou subordonnées, des « tombées » de refinancement de la Société de financement de l’économie française (Sfef) qui a octroyé en 2008 des crédits aux banques surtout à trois ans… Au-delà, rien n’est sûr. « Faute de pouvoir augmenter leur capital, la seule chose que les banques puissent faire est de réduire les activités, tranche Georges Pauget. Le crédit à la consommation et même immobilier décroît de façon naturelle : les ménages comme les entreprises n’ont pas le moral. Cela ne signifie pas nécessairement un ‘credit crunch’. » Face à la montée du coût de financement, certains crédits à long terme seront toutefois arbitrés : ceux aux collectivités locales, les financements de projet et l’export, surtout s’ils apportent peu de dépôts et de marge. Société Générale l’a confirmé et a même annoncé des cessions d’actifs dans ses pôles de services financiers spécialisés et gestion d’actifs-services aux investisseurs (GIMS). « La crise actuelle va accélérer le processus que Bâle III pouvait déjà laisser supposer », admet un dirigeant de groupe.

A lire aussi