Dossier Règlementation bancaire

Une facture de plus en plus lourde

le 06/02/2014 L'AGEFI Hebdo

La deferlante règlementaire impose aux banques une adaptation de tous les instants.

Siège de Deutsche Bank. Bloomberg

Depuis le début de la crise financière, les banques européennes ont été ensevelies sous un raz-de-marée réglementaire. Si, en public, la plupart de ces établissements reconnaissent la nécessité d’un nettoyage en profondeur, elles sont, en privé, tout aussi sévères à juger les coûts « astronomiques » imposés par ces nouvelles règles. « Il est difficile de séparer le coût de la réglementation de l’impact des développements de marché sur l’évolution du secteur bancaire, observe Clifford Smout, expert auprès du centre pour la stratégie réglementaire chez Deloitte. Un certain nombre d’activités seraient de toute manière devenues non économiques, même en l’absence de réglementation. »

Politique de choix de portefeuilles

Impossible à définir de manière précise, le coût des réglementations se jauge surtout à un ensemble de coûts indirects, comme celui des pertes de revenus issus des activités dont les banques ne veulent plus. « Dès 2010, les banques ont réalisé que la réglementation allait impacter leurs bilans si bien qu’elles ont commencé à regarder leur portefeuille d’activités en s’inquiétant de ce que les clients allaient penser si elles proposaient un choix de produits beaucoup moins large que par le passé », explique George Kuznetsov, responsable de recherche au sein du cabinet d’études Coalition. Cette hypothèque levée, elles ont commencé à faire leur sélection. » Exit donc les activités particulièrement consommatrices de capitaux, peu compatibles avec les réglementations de Bâle III : en 2012, Commerzbank décide de se retirer du financement maritime et de l'immobilier commercial. De leur côté, UBS, Barclays et Deutsche Bank ont largement réduit la voilure dans le FICC (taux fixes, devises et matières premières). « Outre une mauvaise image auprès des régulateurs, le secteur des matières premières a fait les frais de cette politique de choix de portefeuilles dans la mesure où ces activités présentaient peu de synergies avec le reste des activités bancaires et ne pesaient pas sur les parts de marché », souligne George Kuznetsov. Sans surprise, les revenus des dix plus grosses banques internationales dans le secteur des FICC ont plongé de 12 % entre le premier semestre 2012 et le premier semestre 2013, selon Coalition.

Une étude de Deutsche Bank d'avril dernier estime à 17 milliards de dollars la perte de revenus pour les principales banques d’investissement mondiales suite à l’introduction des réglementations sur les dérivés – Emir et Mif en Europe et Dodd-Frank aux Etats-Unis – soit 9 % de l’ensemble des recettes de ventes et de trading pour le secteur de la banque d’investissement d’ici à 2016. Avec, à la clé, une concentration toujours plus importante du secteur entre les mains de cinq banques dont la part de marché atteindra 55 % en 2016, comparé à 46 % actuellement. Deutsche Bank anticipe aussi un impact plus grand sur les marchés des FICC européens, conséquence en particulier d’une multiplication de réglementations, taxe sur les transactions financières en tête. Toutes réglementations confondues, le doublement des exigences en matière de renforcement des fonds propres a déjà lourdement pesé sur les ROE (return on equity) des banques. Selon une étude de Barclays, ces indicateurs ont chuté à 10-12 % pour la majorité des banques européennes au cours des trois dernières années comparé à 21-25 % avant la crise, « alors même que les ajustements espérés en matière de marge de revenus et de ratio de coûts ne se sont pas matérialisés », signale l’étude.

Conformité et gestion du risque, des métiers très recherchés

Corollaire de ces choix de portefeuilles voulus ou contraints, les banques européennes ont réduit les effectifs : si Credit Suisse et BNP Paribas sont restées proches de leurs niveaux d’emplois dans leurs BFI (banques de financement et d'investissement) en perdant respectivement 3 % et 5 % de leurs salariés comparé à leurs pics d'emploi, ces mêmes divisions chez Deutsche Bank, Société Générale et Crédit Agricole se sont rétrécis de 25 % à 30 %. UBS serait à -50 % et Commerzbank, à -70 %.

A l’inverse, ces réductions de coûts ont permis aux banques de réinvestir les économies dans des postes en conformité et en gestion du risque. Au total, le nombre de professionnels dans ces métiers aurait doublé entre 2005 et 2012, selon le Boston Consulting Group qui s’appuie sur un échantillon de 25 banques internationales. Dans le cadre de son plan Strategy 2015+, Deutsche Bank a lancé un plan d’investissement à hauteur d'un milliard d’euros pour améliorer ses procédures de contrôle en réponse au scandale des taux interbancaires, avec de nombreuses embauches à la clé. Depuis décembre 2012, HSBC a recruté 1.600 salariés dans ces fonctions. « Entre 2011 et 2012, les postes en matière de réglementation, conformité et en gestion des risques ont progressé respectivement de 43 % et 49 % en Europe continentale, à l’exclusion du Royaume-Uni et du Moyen-Orient », estime Julia Lemarchand, rédactrice en chef du site efinancialcareers.

Au Royaume-Uni, les banques ont recruté 20 % de personnel en plus dans les fonctions de conformité et de réglementation entre 2012 et 2013 et une augmentation de l’ordre de 30 % à 35 % est attendue cette année, selon le cabinet Morgan McKinley. « Malgré ce fort niveau de demande, il existe très peu de compétences techniques nécessaires pour remplir ces rôles, si bien que les salaires pour les professionnels dans ce secteur ont progressé entre 30 % et 35 % l’année dernière », explique Ben Harris, recruteur au sein de Morgan McKinley. Pour satisfaire aux nouvelles exigences, les banques européennes doivent aussi repenser leur infrastructure informatique et produire une documentation toujours plus fournie auprès de régulateurs dont les coûts de financement ne cessent de progresser. A peine entrés en fonction au 1eravril 2013, les nouveaux régulateurs britanniques, la FCA (Financial Conduct Authority) et la PRA (Prudential Regulation Authority), ont imposé aux établissements financiers opérant au Royaume-Uni des coûts de financement annuels en hausse de 15 % sur une année….

Une gestion plus pragmatique

Après le KO réglementaire des années post-crise, les banques européennes font désormais preuve de pragmatisme : « Le temps où les banques mettaient en pratique une réglementation dès qu’elle était votée est complètement révolu », estime David Morrey, expert spécialisé dans les questions de réglementations financières au sein du cabinet BDO. « En raison de l’incertitude qui plane actuellement sur la forme définitive que prendront ces réglementations, les banques ont plutôt tendance aujourd’hui à préconiser une phase de réflexion assez longue avant de s’engager dans des projets. » Si la mise en place d’une véritable stratégie réglementaire commence à faire son chemin (lire l'entretien), les banques semblent continuer aujourd’hui à privilégier la gestion des réglementations au cas par cas.

Au Royaume-Uni, par exemple, la mise en place de la réforme bancaire britannique, attendue d’ici au début 2019, et dont le coût est estimé entre 4 et 7 milliards de livres par an pour les banques, fait l’objet d’une attention soutenue. « La réforme bancaire britannique et la pratique de sanctuarisation des activités de dépôt ('ringfencing') qui en est sa principale recommandation, va probablement constituer l’une des réformes les plus significatives de ces dernières années dans la mesure où elle met fin à une culture de banque universelle très ancrée dans cette industrie », résume Peter Snowdon, associé chez Norton Rose.

Mais bientôt, la réponse à des règles connues ne pourra plus suffire : « Avec le temps, les réglementations vont devoir être gérées de façon plus proactive dans la mesure où les directeurs généraux seront questionnés par le régulateur sur les actions mises en place pour résoudre les problèmes », conclut Clifford Smout. Une adaptation dont les banques européennes sont invitées à prendre dès à présent toute la mesure.

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